Ce « Dracula » n’est pas le Dracula que vous pensez qu’il est
Revenons tout de suite au titre : il y a un « Dracula » qui n’est pas tout à fait le Dracula auquel on pourrait s’attendre. Il est en salles à partir du 7 mai avec Cat People et EXA et a été écrit et réalisé par le réalisateur roumain Radu Jude, l’un des auteurs de films les plus irrévérencieux et mordants d’Europe.
Il s’inscrit dans une tendance qui repense le roman de Bram Stoker particulièrement riche ces dernières années. Entre la réédition d’art et essai mais avec argent (lire : « élevée ») de Nosferatu de Robert Eggers, le chaos caciarone et kitsch de Luc Besson et une réinterprétation bavarde, mais toujours en haute mer, de Chloé Zhao. Et là, au milieu, il fait exploser son film, une comédie satirique pas pour tous les goûts.
De quoi parle Dracula ?
Jadu est un réalisateur choyé et récompensé sur les circuits des festivals – son fief est Berlin, où il a remporté l’Ours d’or en 2021 pour Bad Luck Banging ou Looney Porn, puis celui d’argent de la réalisation pour Aferim ! (2015) et un autre sur le scénario de Kontinental ’25 (2025). Parce qu’il prend ce qu’il voit dans le monde qui l’entoure et le projette sur l’écran, qui devient la surface sur laquelle il enquête sur les dérives insensées d’un présent avec de moins en moins de coordonnées certaines.
Pour ceux qui ne le connaissent pas, il faut tout de suite le préciser : le cinéma de Jude n’est pas facile à digérer. On pourrait presque dire que ce n’est pas du tout digestible, et c’est là que réside l’essentiel. Il se pose sur vous comme un rocher et provoque un blocage intestinal. Si ce présent est indigeste, d’une certaine manière l’œuvre qui le commente doit l’être aussi.
L’intrigue est une intrigue rien que par son nom. Il y a une sorte d’histoire verticale. Un réalisateur (Adonis Tanța) pense – ou écrit ? – le scénario d’un film sur deux acteurs (Gabriel Spahiu, Oana Maria Zaharia) qui incarnent Dracula et Vampira dans un théâtre-taverne-bordel. Et puis il les suit alors qu’ils tentent de s’échapper lorsqu’ils se retrouvent piégés dans un spectacle qui se retourne contre eux.
Ensuite, il y a plusieurs histoires horizontales que ce réalisateur confie à une intelligence artificielle fantôme, qui génère diverses réinterprétations du mythe de Dracula avec lesquelles Jude mélange et déforme la progression linéaire de l’histoire. Lesquelles sont souvent mesquines, vulgaires, séveuses, apparemment absurdes, compactées dans un mélange vain et parfois ignoble, plein d’une sexualité brisée et déchirée – un champ d’existence compris d’une part comme un havre libérateur à réhabiter, de l’autre toujours au risque d’une nullité commerciale.
L’âge de la pourriture
Voici la question. Nous vivons une époque qui sombre, où la réalité est brutalisée et méconnaissable et où la culture ne se manifeste que comme une retombée parodique, un précipité arlequin dans un bruit de fond constant.
Face à la pulvérisation de la logique contemporaine, le cinéaste roumain ne cherche pas à remettre de l’ordre dans les fragments de réalité qui nous entourent, effort vain pour lui. Pour Jude, il est bien plus honnête de jeter ces morceaux dans ses films, en les laissant allongés et tranchants, alors que l’invitation au spectateur (si l’on peut parler d’invitation dans le cas de ses œuvres) est de s’aventurer pieds nus au milieu.
Si pour beaucoup de problèmes du cinéma d’aujourd’hui il y a la littéralité excessive du message, destiné à guider le sous-texte des films, des œuvres comme Dracula correspondent à un antidote inversé. Le message remonte à la surface et se développe en structure, en forme et en esthétique. Il ne suffit pas d’affirmer la dispersion du sens, il faut la disperser à chaque étape du film.
Tous les dessins animés de Dracula partent du rejet non seulement du goût commercial, mais avant même celui du goût du spectateur. Ou du moins du goût spectateur réglementé et normatif, que Jude déshabille en l’opposant au revers de la médaille et au seul processus discursif véritablement valable de ces dernières années, à savoir la pantomime du défilement, de la pourriture cérébrale, du « brainrot ».
Et Jude va chercher le vampire non seulement parce qu’il est le mythe par excellence de la culture roumaine (dans ses œuvres il y a toujours une rétrospective sur la société de son pays), mais aussi et surtout parce qu’il est un personnage cannibale et une réponse au remaniement extrême que subit encore et encore son mythe. Il ridiculise la standardisation du message (Nosferatu d’Egger) et les tendances pulp (Dracula de Besson) – nous verrons si et ce que sera Zhao ; espérons qu’il ne suive pas le violon triste d’Hamnet, brrr….
Il y a cependant une limite au fonctionnement de Jude. Le film dure très longtemps, probablement trop longtemps même compte tenu de sa nature : deux heures et cinquante minutes. Même s’il fait mouche avec un humour fanfaron mis au service d’une satire débridée, toutes les variantes de ce récit épisodique ne sont pas capables de maintenir l’ironie féroce et incorrecte promise au début. Certains frameworks fonctionnent bien mieux que d’autres. Ce n’est peut-être pas son œuvre la plus réussie, mais la lucidité incontestable et la cruauté critique du réalisateur demeurent.
Note : 6,5
indéfini