On ne sait plus perdre de temps : parce qu’avoir un hobby est devenu rare

Alexis Tremblay
Alexis Tremblay

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Vous souvenez-vous de la dernière fois où vous avez fait quelque chose juste pour le plaisir de le faire ? Pas pour s’améliorer, pas pour faire carrière, pas pour produire quelque chose de monétisable ou de « postable » sur les réseaux sociaux. Quelque chose pour lequel vous êtes peut-être même mauvais, mais que vous faites simplement parce que tu aimes ça. Si vous avez du mal à répondre, vous n’êtes pas seul : dans la société contemporaine, avoir un passe-temps au sens le plus pur du terme est devenu de plus en plus rare.

Mais avant de comprendre pourquoi, il faut faire une distinction fondamentale. « Hobby » est un mot que nous utilisons souvent de manière inappropriée. Regarder une série télévisée n’est pas un passe-temps, c’est un divertissement. Aller à la salle de sport rester en forme n’est pas un passe-temps, c’est un investissement dans votre santé ou une habitude. Un véritable passe-temps est une activité que vous pratiquez pour vous-même. Cela ne vous rend pas en meilleure santé, cela ne fait pas progresser votre carrière et cela ne génère pas de profits. Vous le faites parce que vous l’aimez, point final. La règle de base est simple : si vous devez le faire pour survivre, ce n’est pas un passe-temps. Si vous le faites parce que quelqu’un vous paie, ce n’est pas un passe-temps.

Aujourd’hui, cette condition (consacrer du temps à quelque chose « inutile » à des fins pratiques) est devenue très difficile à justifier, surtout envers nous-mêmes.

Le paradoxe du temps libre

Pourtant, le temps libre existe. Selon leEnquête américaine sur l’emploi du temps de 2024 (la plus grande enquête statistique sur l’emploi du temps menée chaque année aux États-Unis), la 94% des adultes de plus de 15 ans consacrent du temps à des activités de loisirs ou à des sports. Le problème est de savoir comment nous l’utilisons. En 2024 également, l’activité de loisir clairement dominante était regarder la télévisionavec une moyenne de 2 heures et 36 minutes par jour. Plus de la moitié du temps libre disponible est occupée par écrans passifs. Dans le même temps, les données de l’OCDE montrent un déclin inquiétant de la socialisation directe : en 2024 seulement 30% des personnes socialisent pendant leur temps libre (contre 38 % en 2014), y consacrant en moyenne seulement 35 minutes.

Qu’est-ce qui écrase l’espace dédié aux vrais loisirs ? Principalement trois forces.

Le piège du « deuxième emploi » : 61 % de la génération Z monétisent leurs passions

La première force se fait passer pour une opportunité. C’est la pression constante de « monétiser vos passions », transformant chaque intérêt en un travail parallèle (le soi-disant bousculade secondaire). D’après les recherches Taux d’escompteLe 48% de la génération Z et du 44% des Millennials ont déjà une activité parallèle, et un 61% des très jeunes déclarent ressentir une pression sociale les poussant à transformer leurs loisirs en source de revenus.

La psychologie sociale a étudié ce phénomène et l’a nommé « effet de justification excessif ». Lorsque vous recevez une compensation externe pour une activité que vous pratiquez uniquement pour le plaisir intrinsèque, votre cerveau se recalibre. Apprenez à faire cela non plus « parce que j’aime ça », mais « parce qu’ils me paient ». Et lorsqu’ils arrêtent de payer, la motivation initiale ne revient pas. Transformer une passion en travail n’est souvent pas gratuit : cela détruit justement la partie précieuse du hobby, sa gratuité.

Inflation des loisirs : un luxe pour la classe moyenne supérieure

La deuxième barrière est extrêmement bon marché. Ces dernières années, nous avons été témoins de ce que l’on appelle inflation de passe-temps: les coûts du matériel, des cours, des locations de salles de répétition ou de clubs ont explosé, bien au-dessus de l’inflation générale. Du golf au cyclisme, de la photographie à la céramique, de nombreuses passions sont devenues un luxe pour les classes moyennes et supérieures.

Il ne s’agit pas seulement d’une perte individuelle, mais aussi d’une perte sociale. Comme l’a montré le sociologue Gary Alan Fine de l’Université Northwestern, les passe-temps créent des « mondes sociaux ». Un club de pêche ou un club d’échecs font partie des rares lieux où se rencontrent sur un pied d’égalité des personnes issues de milieux sociaux ou de générations très différentes. Lorsque ces espaces ferment en raison de coûts insoutenables, nous perdons une forme irremplaçable de cohésion sociale.

L’écran du smartphone comme sortie passive

La troisième force est la plus subtile, car elle gagne par commodité. Un hobby en nécessite un »effort d’activation » : il faut s’inscrire, se lever, prendre un instrument en main, accepter la frustration de ne pas en être capable au début. écran de smartphonepar contre, ne demande rien et ne juge pas si on vous refuse. Dans une société qui vit un épuisement chronique (le célèbre épuisement professionnel), l’énergie mentale résiduelle en fin de journée n’est souvent pas suffisante pour surmonter cet effort d’activation. Et donc, l’écran gagne haut la main.

Ce que nous perdons (et ce que dit la science)

Ce que nous perdons, ce ne sont pas seulement les loisirs. La recherche neuroscientifique nous apprend que le cerveau possède deux modes : le réseau d’attention dirigée (utilisé pour travailler ou faire défiler les flux) et le Réseau en mode par défaut (le réseau en mode par défaut), qui ne s’active que lorsque l’esprit est libre de vagabonder, peut-être pendant que les mains sont occupées au travail manuel. Ce deuxième réseau est crucial pour la créativité, l’imagination et la santé cognitive à long terme. L’utilisation passive des écrans bloque l’activation de ce réseau vital.

Les données médicales sont encore plus impressionnantes. Une méta-analyse publiée dans Médecine naturelle en 2023 a prouvé qu’avoir un passe-temps est associé à moins de symptômes dépressifs. Une étude colossale de 2025 menée par Université Fudan de Shanghai, publié le Journal de santé mondiale et sur la base de près de 80 000 adultes dans 19 pays, il a certifié que la poursuite de loisirs réduit considérablement le risque de mortalité toutes causes confondues. Avoir une passion « inutile » est, à tous égards, un facteur de protection pour la santé publique.

Repartir de l’imperfection

Si vous avez une guitare qui prend la poussière ou un appareil photo dans le tiroir, par où commencer ? Les experts recommandent deux choses contre-intuitives. Premièrement : réduire drastiquement les attentes et abandonner la logique de la performance. Une céramique tordue ou un tableau laid valent autant qu’un chef-d’œuvre, car le problème est processuspas le résultat. Deuxièmement : résister gamification (les applications qui vous donnent des points si vous vous entraînez tous les jours), qui réintroduit la logique anxiogène du « devoir ».

Dans un monde qui nous demande continuellement de produire, monétiser et justifier chaque minute passée, prévoir une heure pour faire quelque chose « d’inutile » cela nécessite une étrange forme de courage contemporain. La permission de faire quelque chose juste pour nous-mêmes ne vient pas de l’extérieur : nous devons nous la donner.