Pourquoi on dit « faire les choses à la dure » pour désigner une activité mal menée : sens et origines

Alexis Tremblay
Alexis Tremblay

L’expression « Carlona » c’est un pilier du discours quotidien, qui indique la réalisation d’une activité de manière approximative et grossière, ou précipitée. Il est utilisé dans toute l’Italie et notamment en Lombardie. Derrière cette expression en apparence simple se cache une histoire millénaire qui entremêle la figure deL’empereur Charlemagnetransmis de manière maladroite et un peu grossière, la littérature satirique du XVIe siècle et de nombreuses curiosités populaires.

Les origines du dicton : Empereur Charlemagne

Lorsque nous disons que nous avons fait un « mauvais travail », nous citons sans le savoir un dirigeant qui a joué un rôle central dans l’histoire du Moyen Âge : Charlemagnece qui était Empereur du Saint-Empire au 8ème siècle. L’étymologie de ce mot nous ramène en effet au français ancien et à sa grammaire. A l’époque, dans langue d’huile les noms se déclinaient en deux cas : le cas droit pour le sujet (dans le cas de l’empereur c’était Charles) et le cas oblique pour toutes les autres fonctions logiques de la phrase, comme les compléments, qui prenaient le Forme Charlon. De cette base linguistique le mot « Carlone« .

Empereur Charlemagne

Mais comment est-il possible que le fondateur du Saint-Empire romain germanique, un dirigeant brillant et puissant, soit passé à symbolise la négligence et l’approximation? La faute de cette transition sémantique, si l’on peut parler de faute, est à imputer à la littérature. Dans le poèmes épiques et chevaleresques tardifs et dans chants d’actesla figure historique de l’empereur est caricaturisée et connaît une transformation populaire : le roi Carlone devient un personnage bon enfantsimple, économe et parfois même naïf Et maladroitqui comptait aveuglément sur ses champions pour prendre des décisions.

Cette image littéraire est accompagnée d’un anecdote curieuse transmis par la tradition, lorsqu’un jour Charlemagne invita la noblesse française à la cour pour une partie de chasse. Tandis que les invités se présentaient somptueusement habillés par de grands tailleurs, l’empereur les accueillit vêtu de vêtements grossierssemblables à ceux d’un agriculteur. À partir de cet épisode, « s’habiller de manière formelle » a commencé à indiquer une manière d’agir dénuée de soin et d’élégance.

Pietro Nelli

Le dicton aux XVe et XVIe siècles

Au XVe siècle, l’expression commença à circuler dans les textes écrits pour désigner quelque chose fait « en abondance » de manière insouciant et négligéen référence à l’insouciance proverbiale et légendaire du roi Carlone.

Mais le moment où cette expression est passée d’un simple dicton populaire à une véritable entrée dans le registre linguistique s’est produit vers la moitié du temps. Cinq centsgrâce à Pietro Nelliun auteur siennois. Caché derrière le pseudonyme d’Andrea da Bergamo, Nelli publie en 1546 un ouvrage intitulé « Les Satires avec style».

Nous sommes au milieu de poésie satirique-burlesqueun genre qui s’oppose à la perfection rigide, artificielle et répétitive du Poésie pétrarquienne (le soi-disant « Pétrarchisme ») qui dominait les tribunaux de l’époque. Dans ce contexte littéraire, écrire « alla carlona » est devenu un choix stylistique précis de ceux qui ont adopté un «style bas« , humble, simple et proche de la parole. Pietro Nelli dans ses paroles se définit lui-même comme un « grand homme » (un homme simple) et a décrit ses vers comme des « vers délabrés ». Naturellement, cette grossièreté était une fiction littéraire très raffinée, où prétendre écrire « de manière simple » était une manière de proposer un poème apparemment spontané et vital, libéré de la prison de la grammaire formelle.

Que signifie aujourd’hui « faire les choses à la Carlona »

Au fil des siècles, l’expression s’est progressivement détachée de la figure historique et littéraire de Charlemagne, perdant son lien ancien avec l’empereur pour prendre un sens plus général. De nos jours, « faire les choses à la dure » signifie universellement une action faite rapidementsans méthode, de manière superficiel Et désordonné.

Mais ce n’est pas la seule expression populaire qui peut être utilisée pour enrichir un discours étant donné que la langue italienne offre une large gamme de synonymes en fonction des nuances que l’on veut donner à notre phrase. Juste quelques exemples : vous pouvez dire « le mieux possible » quand on fait quelque chose avec les moyens du bord, mais avec peu de précision, voire « grossièrement » avec des connotations parfois positives. En termes plus raffinés, il peut être utilisé « en gros » pour souligner le chaos, voire « au hasard », pour souligner l’absence de critère logique.

Dans un paysage moderne en évolution rapide et obsédé par une efficacité irréprochable, faire les choses « comme elles sont » a probablement plus de valeur et rappelle le nature humaine des êtres imparfaitsmême si vous êtes un grand empereur d’Europe.