Pourquoi on appelle oncle même ceux qui ne le sont pas : cela sert à montrer de l’affection, la théorie de la « parenté fictive »

Alexis Tremblay
Alexis Tremblay

Presque dans chaque famille, il y en a un « Oncle » qui n’apparaît nulle part arbre généalogique. C’est l’ami des parents qui les accompagnait aux matchs de football, le voisin qui leur offrait toujours une glace, le commerçant du quartier qui connaissait tout le monde par son nom : bref, cet adulte qui, depuis l’enfance, est perçu comme faisant partie de la famille. Pas de lien de sang, pas de papiers, pourtant tout le monde l’appelait « Oncle ». Il s’agit d’une « parenté fictive », une parenté fictive, un lien social qui unit des personnes qui n’ont pas de liens de sang entre elles. Aujourd’hui, le mot est également devenu une expression typique de argot des jeunes: « Oh mon oncle ! », « Grand oncle ! ». Mais d’où viennent ces usages qui n’ont rien à voir avec la parenté au sens biologique ? La réponse doit être recherchée dans la manière dont les êtres humains construisent des relations, définissent des relations de confiance et, surtout, décident de considérer quelqu’un. « l’un des siens ».

Quand la parenté est une construction sociale : la théorie de parenté fictive

Pendant longtemps, les chercheurs ont supposé que la parenté était une simple question biologique. Mais au XXe siècle, l’anthropologie a progressivement démantelé cette croyance.

Déjà Bronilslaw Malinowskidans son célèbre Argonautes du Pacifique occidental (1922)observant les populations des îles Trobriand, a montré comment je liens familiaux ne pouvait pas être expliqué exclusivement par le lignée génétique. A suivre Alfred Radcliffe-Browndans Structure et fonction dans la société primitive (1952)Et Meyer Fortesavec Parenté et ordre social (1969)a souligné que ce qui rend une personne « relative » n’est pas seulement la biologie, mais aussi le système d’obligations, de droits, de responsabilités et d’attentes mutuels qu’une communauté se construit autour de cette relation.

De ces réflexions, le concept de parenté fictive (parenté fictive), qui constitue aujourd’hui l’un des piliers de l’anthropologie sociale. L’expression désigne toutes ces relations vécues comme familiales même si elles ne sont fondées ni sur le sang ni sur le mariage. C’est un phénomène étonnamment universel: parrains et marraines dans la tradition chrétienne ; Le compadrazgo répandu en Amérique latine; des frères de sang présents dans de nombreuses sociétés africaines et asiatiques ; les réseaux d’entraide créés pour garantir la solidarité, la protection et l’appartenance.

Cette perspective atteint l’un de ses points les plus innovants avec David M. Schneiderqui, dans le volume Critique de l’étude de la parenté (1984), remet radicalement en question l’idée occidentale selon laquelle le sang représente le fondement naturel de la parenté. Selon Schneider, la même conviction que moi les liens biologiques sont « plus vrais » que les liens sociaux est une construction culturelle typique de l’Occident. Dans de nombreuses autres sociétés, en fait, c’est la coexistence, le partage de la nourriture, les soins mutuels ou la participation à la vie quotidienne qui définissent qui l’on est réellement. « famille ».

Pourquoi les jeunes disent « oncle » : le cerveau transforme les étrangers en parents

diffusion universelle de la parenté fictive suggère que derrière ce phénomène il n’y a pas seulement une convention linguistique. Diverses disciplines, de l’anthropologie évolutionniste à la psychologie sociale, ont tenté d’expliquer pourquoi les humains sont naturellement enclins à élargir symboliquement leur réseau familial.

Selon l’anthropologue évolutionniste Robin Dunbardans Toilettage, potins et évolution du langage (1996), la capacité à créer des relations stables au-delà du noyau biologique a été l’une des principales innovations évolutives de notre espèce.

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Dans sociétés humainesle coopération cela ne peut pas se limiter aux parents par le sang : survivre signifie construire des alliances, développer la confiance et maintenir la cohésion de communautés toujours plus grandes. La langue a joué un rôle décisif dans ce processus. Attribuer un terme de parenté à quelqu’un, l’appeler « frère », « soeur », « mère » ou « oncle »équivaut à réduire symboliquement la distance sociale, transformant un simple membre de la communauté en une personne qu’il reconnaît obligations morales et attentes de réciprocité.

Une perspective complètement différente est celle du sociologue Pierre Bordieu, que dans Langage et pouvoir symbolique (1991) décrit le langage comme un outil capable de produire des réalités sociales. Appeler quelqu’un « oncle » ne signifie pas simplement décrire une relation existante : cela signifie contribuer à la construire. Les mots, en ce sens, ne reflètent pas seulement les liens sociaux, mais participent activement à leur formation, créant capital social, confiance et sentiment d’appartenance.

La famille que nous choisissons : un besoin ancien qui perdure encore aujourd’hui

Anthropologie contemporaine tend de plus en plus à abandonner une définition rigide de la famille, pour se concentrer sur les pratiques à travers lesquelles les gens construisent des relations significatives.

C’est dans ce sens que les travaux de Marshall Sahlinsqui dans le volume Qu’est-ce que la parenté et non (2013) propose de comprendre la parenté comme une seule forme de mutualité d’être: une condition dans laquelle les vies des gens s’entrelacent mutuellement, indépendamment de la présence d’un patrimoine génétique commun. Ce qui fait de quelqu’un un membre de la famille n’est pas tant la biologie que le fait de partager des responsabilités, des expériences, des soins et une participation mutuelle dans la vie de chacun.

C’est peut-être précisément pour cela que nous continuons à appeler « oncles » ceux qui ne le sont pas. Derrière ce mot survit une stratégie sociale très ancienne : attribuer une place spécifique dans notre réseau relationnel aux personnes en qui nous avons confiance et avec qui nous partageons un sentiment d’appartenance.

Le même mécanisme se poursuit aujourd’hui dans communautés numériquesoù des expressions telles que « bro », « sis », « fam », « bestie » ou « fratm » construisent de nouvelles formes de parenté symbolique. Les mots changent, les contextes changent, mais le principe reste étonnamment inchangé : les êtres humains ont toujours eu besoin de créer des familles plus grandes que celles définies par la biologie, car c’est souvent le la culture, bien plus que l’ADN, décide de qui nous nous sentons vraiment proches.