Non, la guerre en Ukraine ne se termine pas : de Trump, seulement des « effets spéciaux »
L’accord de paix pour l’Ukraine est une illusion commode : la guerre ne se termine pas et les négociations menées par Donald Trump – bien que soulignées dans les médias – ne changent pas le fond du conflit. Pour comprendre pourquoi, nous devons nous rappeler une chose simple. Une guerre prend fin lorsqu’au moins une de ces deux conditions est remplie :
- les parties trouvent un compromis qui, bien que douloureux, est acceptable pour les deux ;
- l’une des deux est tellement désavantagée qu’elle déclare sa défaite et accepte des conditions punitives, car continuer à se battre ne ferait qu’aggraver sa situation.
Dans le cas de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, aucune de ces conditions n’a été remplie. Les positions sont inconciliables : pour Kiev, cela signifie renoncer à son intégrité territoriale et à sa sécurité future ; pour Moscou, cela reviendrait à admettre l’échec d’une guerre souhaitée et revendiquée comme « existentielle ». Aucune des deux parties ne se sent suffisamment désavantagée au point de pouvoir abandonner. C’est ce qu’on appelle en termes théoriques la « guerre totale » : un conflit dans lequel il n’y a aucune place au compromis politique et où la bataille est menée jusqu’à ce que l’un gagne, ou que les deux soient épuisés. Dans ce contexte, la diplomatie ne sert pas à « inventer la paix » à partir de rien, mais plutôt à fixer, en fin de compte, les conditions de la victoire d’une partie sur l’autre.
Ici, un autre élément décisif entre en jeu : ce n’est pas tant ce que l’on voit qui compte, mais ce que voient les protagonistes. Nous pouvons discuter sans fin dans les talk-shows pour savoir qui est « en tête », mais ce qui compte vraiment, c’est la façon dont la situation est perçue au Kremlin et à la Rada ukrainienne. Tant que ni Poutine ni le Parlement de Kiev ne se considéreront vaincus, la guerre continuera, que cela plaise ou non à Trump, à l’opinion publique occidentale ou aux partisans de leurs discours respectifs.
Alors, que fait Trump ? Il a choisi de se présenter comme médiateur. Pour ce faire, il lui fallait cesser – du moins en apparence – d’être un « participant » comme l’était l’Amérique de Biden, qui dirigeait le front occidental ouvertement aligné sur l’Ukraine. Un fossé s’est ainsi créé : d’un côté un Occident qui existe toujours mais qui manque de leadership reconnu ; de l’autre, les États-Unis de Trump qui se placent dans une position « autre », en dialogue avec tout le monde mais pleinement alliés avec personne.
D’un point de vue technique, il y a une médiation : des émissaires qui parlent avec Moscou et Kiev, des propositions qui vont et viennent, des projets qui sont ajustés. Mais la négociation avance sur des bases fragiles. Dans une guerre totale, les positions initiales sont presque inébranlables, les concessions sont minimes et tout le poids se déplace vers les incitations (économiques, politiques, sécuritaires) et les formules verbales pour « rendre l’accord présentable » chez soi.
Il y a ensuite un problème spécifique lié à Poutine. Le dirigeant russe continue de considérer le conflit comme un défi direct avec Washington : un jeu d’échecs dans lequel les seuls vrais joueurs sont lui et le président des États-Unis, tandis que tous les autres – y compris l’Ukraine – seraient des pions sur l’échiquier. Lorsqu’il traite avec les émissaires de Trump, il a tendance à considérer ces accords comme un pré-accord contraignant, oubliant que son véritable homologue n’est pas seulement la Maison Blanche, mais un Occident plus large, dans lequel l’Europe – confuse, divisée, mais réelle – est désormais un participant à part entière aux côtés de Kiev.
D’où un autre court-circuit d’information : les médias parlent de « l’absence de l’Europe », la diplomatie russe accuse Bruxelles de « saboter » le plan américain, mais en réalité l’Union – avec toutes ses limites – est assise à la table comme un acteur du conflit et non comme un figurant. L’Europe et l’Ukraine font comme dans toute négociation : elles évaluent la proposition russe, la jugent irrecevable et la renvoient à l’expéditeur avec une contre-proposition que, comme on pouvait s’y attendre, Moscou rejettera à son tour.

Le résultat est que le « processus de paix » fonctionne avant tout comme un spectacle. Pour Poutine, il s’agit d’un instrument de guerre hybride, utile pour diviser le front occidental et semer la confusion dans l’opinion publique. Pour Trump, c’est une formidable vitrine : cela le remet au centre du monde, cela lui permet de dire aux électeurs « je m’en occupe » et d’utiliser chaque annonce comme levier politique et médiatique.
Sur le plan militaire en revanche, peu de changements. La guerre continue de détruire des vies, des ressources et des avenirs. Le drame des négociations fait la une des journaux, des talk-shows, des posts viraux, mais ne change rien au fait sous-jacent : aucune des deux parties n’est prête, aujourd’hui, à accepter une paix que l’autre peut considérer comme une victoire.
Tant que nous restons prisonniers d’effets spéciaux informatifs, nous risquons de prendre pour une avancée ce qui n’est en réalité qu’un bruit de fond. Et pendant ce temps, au front, la guerre continue.