L’Europe étudie comment garantir sa défense même en dehors de l’OTAN

Alexis Tremblay
Alexis Tremblay

Plus de coopération européenne en matière de défense, des investissements pour combler les lacunes en matière de dissuasion, une base industrielle renforcée et une réelle capacité d’action de manière autonome, tout en maintenant un lien transatlantique fort. C’est le cœur du rapport annuel avec lequel le Parlement européen évalue la mise en œuvre de la politique de sécurité et de défense commune de l’Union, dans un contexte marqué par la guerre russe contre l’Ukraine, l’instabilité dans le voisinage européen et les incertitudes sur le cadre des relations avec Washington.

« La tâche stratégique plus large de l’UE est de renforcer nos partenariats mondiaux, d’améliorer notre capacité de dissuasion et de garantir que l’élargissement, la politique de voisinage et la coopération avec des démocraties partageant les mêmes idées servent notre sécurité à long terme », a déclaré le député allemand David McAllister, responsable du rapport évaluant la politique étrangère et de sécurité commune (PESC).

La Russie, une « menace majeure »

Dans le texte adopté, les députés désignent la Russie comme « la menace principale et la plus significative » pour l’UE et ses États membres, également en relation avec le soutien d’alliés tels que la Biélorussie, l’Iran et la Corée du Nord. L’évaluation part d’un jugement clair : les agressions russes répétées ont érodé l’ordre de sécurité européen et mis en évidence « l’échec des processus institutionnels et politiques associés ». Le Parlement estime que seule une coopération entre pays fondée sur des règles convenues d’un commun accord peut se prémunir contre le risque de guerre et garantir la sécurité commune.

Se défendre sans l’OTAN

Le Parlement réitère l’importance de la coopération avec l’OTAN et appelle à une architecture de sécurité européenne renouvelée qui renforce le lien transatlantique conformément aux intérêts stratégiques de l’UE. Dans le même temps, le texte insiste sur le fait que les États membres doivent être prêts à agir de manière autonome, en profitant de la clause d’assistance mutuelle prévue à l’article 42, paragraphe 7, du traité sur l’Union européenne.

La clause d’assistance mutuelle est une sorte d’équivalent de l’article 5 des traités de l’OTAN : elle est déclenchée lorsqu’un État membre subit une agression armée sur son territoire et oblige les autres pays à fournir aide et assistance « avec tous les moyens en leur possession ». Contrairement à l’OTAN, la clause européenne laisse cependant une plus grande flexibilité sur les formes d’intervention et prend en compte les spécificités de certains États membres, notamment ceux ayant une tradition de neutralité. Par ailleurs, pour les pays faisant partie de l’Alliance atlantique, le Traité précise que l’OTAN reste le fondement de la défense collective et le principal cadre de mise en œuvre.

Pour l’Eurochambre, cette clause doit devenir un outil opérationnel, avec « une plus grande clarté sur ses modalités pratiques », de manière à accroître la crédibilité de la défense européenne et à s’intégrer de manière cohérente aux garanties offertes par l’Alliance atlantique.

« Il ne s’agit pas de rivaliser avec l’OTAN, mais de faire en sorte que l’Europe puisse voler de ses propres ailes et être un acteur crédible en matière de sécurité, pour ses citoyens et ses partenaires. Outre l’augmentation des dépenses, le renforcement de notre base industrielle doit aller de pair avec une doctrine de sécurité renouvelée, avec confiance et avec une ambition stratégique à la hauteur des défis d’aujourd’hui », a déclaré le socialiste néerlandais Thijs Reuten, rapporteur du rapport sur la politique de sécurité et de défense commune (PSDC).

La relation avec les États-Unis

Les députés reconnaissent que les États-Unis restent le principal allié stratégique de l’Europe et un élément essentiel de la défense collective de l’OTAN, mais le document témoigne également de l’imprévisibilité croissante de la politique étrangère américaine.

La résolution parle d’une « imprévisibilité croissante » et met en garde contre « un isolationnisme à courte vue et un repli sur des intérêts exclusivement nationaux » et le risque d’un retrait rapide des troupes d’Europe, appelant à « l’élaboration de plans d’urgence » pour garantir la dissuasion européenne et une capacité de réaction autonome.

En parallèle, le texte appelle à une augmentation et une meilleure coordination des dépenses de défense des États membres, ainsi qu’au renforcement des capacités européennes et à une plus grande autonomie stratégique, tout en maintenant un partenariat transatlantique équilibré.

Dissuasion et industrie

Le Parlement salue l’augmentation des dépenses de défense dans plusieurs pays de l’UE, mais appelle à des efforts conjoints accrus pour éviter la fragmentation du marché. Les députés soulignent que l’Union souffre d’un « écart de dissuasion » et appellent à un changement de rythme en matière de réapprovisionnement des stocks, d’augmentation de la production industrielle, d’interopérabilité et de normalisation.

La résolution appelle à la nécessité de « reconstituer les stocks épuisés », « d’augmenter la production industrielle pour la défense », de réduire les systèmes qui se chevauchent, de promouvoir la normalisation conformément à l’OTAN et « d’augmenter considérablement les investissements dans l’innovation », afin de rendre la base industrielle de défense européenne plus efficace et plus intégrée.

Ukraine : un soutien prioritaire

Le rapport réitère le plein soutien du Parlement à la souveraineté et à l’intégrité territoriale de l’Ukraine et déclare que « la défaite de l’Ukraine face à la Russie et le succès de l’Ukraine constituent l’investissement le plus efficace et le moins coûteux dans la sécurité européenne » à court et moyen terme.

Les députés appellent donc à renforcer davantage l’assistance et le soutien à l’industrie de défense ukrainienne, mais aussi à intégrer l’expérience acquise sur le terrain dans des domaines tels que la guerre hybride et asymétrique, les drones, les missiles balistiques, la guerre électronique et la défense aérienne, nous invitant à « s’appuyer sur l’expérience de l’Ukraine » pour renforcer les capacités européennes.

Tout en soutenant une solution diplomatique au conflit, le Parlement prévient que tout accord récompensant l’agression russe porterait directement atteinte à la sécurité européenne et rejette les initiatives qui conduiraient à « une sécurité de l’Europe décidée sans les Européens ».

Un « arc d’instabilité » autour de l’Europe

Le Parlement place la politique de sécurité dans le contexte d’une instabilité régionale croissante et de menaces hybrides de plus en plus omniprésentes, notamment le sabotage, les cyberattaques et la pression économique. Dans cette perspective, les députés estiment que l’Union doit renforcer les partenariats mondiaux et améliorer la capacité de dissuasion, en évitant de se limiter à une gestion réactive des crises. Le texte souligne également la nécessité d’accroître la cohérence stratégique et opérationnelle de la politique étrangère et de défense, afin que l’Union puisse protéger plus efficacement ses intérêts et ses valeurs.

Pressions du Groenland et des États-Unis

Dans le rapport, la Chambre européenne aborde également l’Arctique et le Groenland, faisant état d’ingérences étrangères et de « menaces explicites contre la souveraineté du Groenland », et déclarant que cette dynamique représente « une menace fondamentale pour les intérêts de sécurité stratégique de l’UE ».

La résolution appelle à ce que l’UE et les États membres « agissent ensemble en réponse » et cite la déclaration commune du 6 janvier 2026 qui réitère que « le Groenland appartient à son peuple » et qu' »il appartient au Danemark et au Groenland, et à eux seuls, de décider des questions qui touchent le Danemark et le Groenland ».

L’élargissement comme investissement de sécurité

Le Parlement lie également la sécurité européenne à la politique d’élargissement, affirmant que la déstabilisation du voisinage oriental et la pression russe ont des effets d’entraînement dans les Balkans occidentaux et rendent plus urgente une stratégie de consolidation régionale. Dans ce cadre, l’élargissement est considéré comme un levier géostratégique pour renforcer la stabilité et réduire la vulnérabilité du continent aux influences extérieures, notamment en termes de désinformation et de guerre hybride.