Chaque année, plus d’un millier de femmes sont tuées dans l’Union européenne, dans la plupart des cas par leur partenaire ou un membre de leur famille. Et malgré les mesures adoptées ces dernières années pour lutter contre les violences de genre, le phénomène ne semble pas diminuer, bien au contraire.
Pour lutter contre ce massacre, l’Italie a approuvé le 25 novembre dernier, journée internationale contre les violences faites aux femmes, une loi qui introduit le féminicide comme un cas juridique autonome dans le code pénal. La loi a été critiquée de toutes parts et, notamment en ligne, la thèse a circulé selon laquelle notre pays est le seul de l’UE à avoir introduit ce crime spécifique, presque comme pour suggérer une anomalie nationale.
Quant aux mérites de la loi, la critique la plus répandue parmi les juristes est que la nouvelle règle était essentiellement superflue. La première affirmation est fausse : plusieurs pays avant nous avaient déjà introduit le fémicide dans le code pénal. La seconde serait démentie par divers experts et études. Le Parlement européen lui-même a demandé à la Commission de reconnaître le fémicide comme un crime indépendant au niveau de l’UE, arguant qu’une définition juridique commune améliorerait la clarté de la réglementation, la comparabilité des données et l’efficacité des mesures de prévention.
Les chiffres
Les Nations Unies estiment qu’en 2024, environ cinquante mille femmes et filles dans le monde ont perdu la vie aux mains d’un partenaire intime ou d’un membre de leur famille. En Europe, le taux est de 0,5 victime pour cent mille habitants par an, un chiffre inférieur à celui de l’Afrique (3 pour cent mille) ou des Amériques (1,5), mais tout de même préoccupant. En 2023, année la plus récente pour laquelle des données agrégées sont disponibles, 1 432 meurtres de femmes ont eu lieu dans les 24 États membres qui fournissent des données à Eurostat.
L’Allemagne, la France et la Pologne sont en tête de liste en termes absolus, mais la situation est particulièrement grave en Italie, avec 118 cas, soit pratiquement une femme tuée tous les trois jours.
Le terme féminicide désigne le meurtre intentionnel d’une femme « pour des raisons misogynes ou de genre », selon la définition adoptée par l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime. Malgré son utilisation consolidée au niveau international, le terme se heurte encore à des résistances pour être intégré dans la terminologie juridique officielle de nombreux pays.
Au niveau européen, la violence à l’égard des femmes est déjà réglementée par les règles existantes, mais aucune ne reconnaît le féminicide comme un cas distinct. La directive européenne de 2024 sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes comprend des mesures importantes, notamment une évaluation des risques individuels, des ordonnances de protection d’urgence et des services de soutien spécialisés, mais ne désigne pas le fémicide comme un crime spécifique.
Parce qu’une loi spécifique
Comme le reconnaît une analyse du Service de recherche du Parlement européen, la reconnaissance juridique du féminicide n’est pas seulement une question symbolique. Disposer d’une règle dédiée produirait des effets concrets à au moins trois niveaux : la collecte de données, la prévention et le traitement judiciaire des affaires. Au niveau statistique, il existe actuellement une grande fragmentation.
En 2024, seuls dix-sept États membres ont fourni à Eurostat des données sur les féminicides commis par des partenaires ou des membres de la famille, tandis que vingt-quatre ont communiqué des données sur les homicides ventilées selon le sexe de la victime. En l’absence d’une définition commune, les critères de collecte varient d’un pays à l’autre, rendant impossible une comparaison fiable et entravant l’évaluation de l’efficacité des politiques de chaque pays.
Une étude de 2025 de l’Institut européen pour l’égalité des genres a averti que les données basées uniquement sur les relations familiales « sous-estiment la véritable ampleur du fémicide, cachant les meurtres fondés sur le genre en dehors de ces relations ». En matière de prévention, une loi spécifique sur le féminicide obligerait les institutions à se doter d’outils dédiés : registres des ordonnances de protection, formations spécialisées pour les policiers et la justice, observateurs permanents, rapports annuels sur les causes et les effets du phénomène.
C’est l’approche adoptée par exemple par la Belgique, qui a approuvé en 2023 une loi sur le féminicide sans modifier le code pénal, se concentrant plutôt sur la prévention, la collecte de données et la recherche scientifique, et créant un comité scientifique permanent pour l’analyse des cas. Sur le plan judiciaire, l’introduction du fémicide comme circonstance aggravante ou comme crime indépendant permet aux tribunaux d’imposer des peines plus sévères et de caractériser correctement la nature du crime.
Le cadre européen
Comme le rapporte une étude du Parlement européen, plusieurs États membres ont approuvé des lois sur le fémicide avant l’Italie, avec des solutions législatives très différentes. Malte a été parmi les premiers, en juin 2022, à reconnaître le fémicide comme circonstance aggravante du meurtre. L’amendement au code pénal, approuvé à l’unanimité par le Parlement, oblige les tribunaux à vérifier si le meurtre d’une femme présente les caractéristiques d’un féminicide, notamment la violence du partenaire, les motivations misogynes, les raisons liées à l’honneur ou l’orientation sexuelle de la victime.
Chypre, toujours en 2022, a choisi une voie plus claire : le féminicide est devenu un crime à part entière, passible de la réclusion à perpétuité. La loi inclut comme circonstances aggravantes la violence conjugale, la torture pour des raisons misogynes, la violence pour des raisons d’honneur ou d’identité de genre.
La Belgique a adopté une approche différente en 2023, non pas punitive mais de surveillance de la situation. La loi belge n’intervient pas sur le code pénal, mais instaure un système structuré de prévention, de collecte de données et de recherche scientifique. Distingue le fémicide intime (commis par un partenaire ou un membre de la famille), non intime (lié à des violences sexuelles, à un trafic ou à des relations de pouvoir) et indirect (mort involontaire résultant de pratiques néfastes). Un comité scientifique est chargé d’analyser les cas et l’Institut belge pour l’égalité entre les femmes et les hommes doit publier chaque année des rapports statistiques et des études sur les causes et les effets du phénomène tous les deux ans.
La Croatie a introduit en mars 2024 le délit d’« homicide sexiste » dans le code pénal, avec des peines minimales de dix ans, tandis que l’Italie a suivi en 2025. Le nouvel article 577-bis du code pénal définit le féminicide comme le meurtre d’une femme commis comme un acte de haine, de discrimination ou d’abus de pouvoir, comme un acte de contrôle ou de possession, en relation avec le refus de la victime d’établir ou d’entretenir une relation affective, ou comme un acte limitant sa liberté individuelle.
La Roumanie a légiféré en mars 2026, avec une loi qui ne crée pas de crime indépendant mais étend le champ du meurtre aggravé, déjà sanctionné plus sévèrement, aux meurtres motivés par le contrôle sur la victime, la discrimination sexuelle ou le refus de la femme d’entrer ou de rester dans une relation. Il prévoit également des sanctions plus sévères en cas de violences non mortelles, de menaces et de harcèlement dans les mêmes circonstances, et introduit des mesures de prévention, de collecte de données et d’éducation à l’égalité dans les écoles.
L’Espagne a plutôt limité l’intervention à la sphère sexuelle : la loi organique de 2022 sur la liberté sexuelle a introduit le délit de « fémicide sexuel », faisant référence au meurtre d’une femme lié à des actes de violence sexuelle définis par la même loi.
Les racines du problème
Comprendre les causes du féminicide est essentiel pour le prévenir. Selon une recommandation du Comité des Nations Unies pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes, les facteurs liés au genre menant au féminicide comprennent « l’idéologie selon laquelle les hommes ont des droits et des privilèges sur les femmes, les normes sociales liées à la masculinité et la nécessité d’affirmer le contrôle ou le pouvoir des hommes, de faire respecter les rôles de genre ou de prévenir, décourager ou punir ce qui est considéré comme un comportement féminin inacceptable ».
L’étude du Parlement européen rappelle un modèle développé par l’Organisation mondiale de la santé qui analyse les facteurs de risque à quatre niveaux : individuel, familial, communautaire et structurel. Au niveau individuel, les facteurs associés à la commission d’un crime comprennent le chômage, l’abus d’alcool et de drogues, le comportement contrôlant et la jalousie. Parmi les facteurs de vulnérabilité des victimes figurent la dépendance économique à l’égard du partenaire, la grossesse et un faible niveau d’éducation.
Au niveau structurel, ce qui compte, c’est la tolérance sociale à l’égard de la violence domestique, le manque de structures de protection et l’impunité pour les crimes de violence au sein de la famille.
La recherche scientifique identifie trois profils récurrents d’agresseurs : les personnes atteintes de troubles psychiatriques graves, les individus ayant des antécédents de violence et, dans le profil le plus répandu, « les hommes socialement conventionnels dont la violence est motivée principalement par des attitudes de contrôle, de jalousie ou de patriarcat ». Un fait qui redimensionne l’idée du féminicide comme un cas extrême et anormal, et la fait plutôt remonter à des dynamiques culturelles et relationnelles beaucoup plus ordinaires.
La position du Parlement européen
Dans sa résolution de novembre 2025, le Parlement européen a appelé la Commission à reconnaître le fémicide comme « un crime distinct et autonome », soulignant qu’il est crucial de comprendre le phénomène comme « le meurtre d’une femme ou d’une fille en raison de son sexe » pour s’attaquer à ses causes profondes liées à la discrimination et aux déséquilibres de pouvoir.
Il a également appelé à une meilleure collecte de données sur la prévention, la poursuite et la répression des violences basées sur le genre, y compris le fémicide. Dans une recommandation au Conseil en février 2026, l’assemblée a réitéré que le féminicide « représente une grave violation des droits fondamentaux universels » et a appelé à sa reconnaissance mondiale.