De Benetton à Unicredit : quelles sont les entreprises italiennes en Russie que Meloni veut protéger au Conseil de l’UE

Alexis Tremblay
Alexis Tremblay

Le Conseil européen qui se réunit aujourd’hui, et probablement aussi demain, à Bruxelles est consacré à une question définie comme existentielle pour l’Union : décider s’il faut ou non exproprier les avoirs russes gelés par les sanctions déclenchées après le conflit déclenché par Moscou, pour les transformer en prêts pour financer l’Ukraine dans les deux prochaines années. Les 27 chefs d’État et de gouvernement sont appelés à dénouer le nœud du prêt dit de réparation, basé sur des avoirs gelés à la Banque centrale russe, qui s’élèvent à 210 milliards d’euros. Parmi ceux-ci, 185 sont à la disposition d’Euroclear, un géant belge qui constitue une plaque tournante essentielle du système financier mondial, actif dans la compensation, le règlement et la conservation de titres sur de nombreux marchés européens, mais aussi américains et asiatiques.

Le choc et les divisions entre les 27 dirigeants européens

Il y a beaucoup à gagner. Financer l’Ukraine pour affaiblir la Russie et, en même temps, réduire sa dépendance à l’égard des États-Unis après ce que beaucoup considèrent comme une trahison. Mais il y a aussi beaucoup à perdre. L’absence d’accord entre les Européens confirmera les raisons invoquées par Donald Trump pour expliquer le déclin de l’Union. Ce sommet est essentiel pour permettre à l’UE de démontrer sa capacité en tant qu’acteur mondial.

A l’ouverture de ce qui est annoncé comme le sommet européen le plus délicat de ces dernières années, vient l’appel du président ukrainien. Pour Kiev, explique Volodymyr Zelensky, la question de l’utilisation des réserves russes représente une frontière entre résistance et capitulation. En l’absence d’une décision de Bruxelles sur les actifs russes, prévient Zelensky, la situation deviendrait un « gros problème » pour l’Ukraine.

Mais il existe de nombreuses divisions au sein du Conseil. D’un côté, la présidente de la Commission Ursula von der Leyen, flanquée du chancelier allemand Merz et du président du Conseil européen Costa, qui milite en faveur de l’utilisation des atouts russes en faveur de l’Ukraine. Un premier pas a été franchi la semaine dernière avec l’accord des pays (voté également par l’Italie) pour immobiliser de manière prolongée les actifs russes, qui seront bloqués jusqu’à ce que la Russie mette fin à la guerre et jusqu’à ce qu’elle paie les réparations nécessaires à l’Ukraine pour tous les dommages causés.

Il y a plus. Selon les plans du président de la Commission, l’UE devrait prendre en charge environ les deux tiers des besoins financiers de Kiev estimés par le Fonds monétaire international : 90 milliards d’euros sur un total de 137 attendus pour 2026 et 2027.

Au bourbier juridique dans lequel l’UE risquerait de s’enfoncer en confisquant le trésor russe s’ajoute le refus clair de la Belgique, pays qui héberge Euroclear, le principal dépositaire des avoirs russes. Le Premier ministre belge Bart De Wever est au centre de la pression européenne : son gouvernement détient effectivement la clé du coffre-fort qui contient les ressources de la Banque centrale russe gelées en Belgique, mais un « non » catégorique vient de De Wever, par crainte d’éventuelles conséquences financières et juridiques avec la Russie résultant de leur utilisation. Il y a ensuite l’opposition claire de la Hongrie, de la Slovaquie et de la République tchèque à toute forme de soutien à l’Ukraine par le biais des réserves russes. L’Italie et la France entrent cependant dans le sommet européen avec les positions les plus prudentes sur l’utilisation des réserves gelées.

La crainte de certains Européens face à la confiscation d’avoirs par Moscou

Le conflit interne tourne autour d’un point fixe : si les gouvernements européens décident de mobiliser les réserves russes en faveur de l’Ukraine, le Kremlin pourrait d’ici quelques heures réclamer les 17 milliards confiés à Euroclear. Dans la foulée, Moscou pourrait cibler les actifs des principaux groupes européens encore présents en Russie, dont les italiens. Car le vrai jeu est celui des capitaux étrangers dans la Fédération. Le Kremlin a déjà lancé un sérieux avertissement : la Banque centrale russe va poursuivre les institutions bancaires européennes devant les tribunaux d’arbitrage russes, pour demander une compensation pour le manque à gagner résultant du blocus et de l’utilisation illicite de ses actifs.

Ce n’est pas un hasard si la Première ministre Giorgia Meloni s’oppose à la proposition avancée par le président de la Commission. Même si le montant des investissements a considérablement diminué par rapport à avant la guerre, de nombreuses entreprises italiennes sont toujours actives en Russie. Le premier est Unicredit, qui a fait de gros efforts ces dernières semaines pour quitter la Russie, en vendant l’intégralité du portefeuille à long terme de sa filiale moscovite Unicredit-Leasing au russe Pr-Leasing pour 3 milliards de roubles (33,5 millions d’euros). Mais le temps passe trop vite et ne suit pas les étapes lentes – dictées par la bureaucratie – de la banque dirigée par Andrea Orcel. Toutes les entreprises italiennes n’ont pas quitté la Russie après le déclenchement du conflit et risquent désormais d’être saisies par Moscou si l’UE décide de confisquer et d’utiliser les fonds du Kremlin.

Quelles sont les entreprises italiennes en Russie

Le tableau des activités des entreprises italiennes en Russie est inégal : certaines continuent d’opérer dans la Fédération ou ne suspendent que temporairement leurs investissements, tandis que d’autres se sont retirées ou visent une sortie complète. Selon une analyse croisée de la Yale School of Management et de LeaveRussia de la Kyiv School of Economics, les activités des entreprises italiennes en Russie peuvent être divisées en cinq catégories principales.

  • Poursuivre les opérations – Les entreprises qui poursuivent leurs activités, en embauchant parfois du personnel, comprennent Ferrero, Barilla, Fenzi et Calzedonia. Ces sociétés exploitent des opérations commerciales et manufacturières en Russie, bien qu’avec certaines réductions par rapport à la période précédant l’invasion ukrainienne.
La liste des entreprises italiennes qui poursuivent leur activité en Russie (Source – Yale School of Management)
  • Suspendre les investissements – Plusieurs entreprises ont gelé de nouveaux investissements ou initiatives de marketing tout en continuant à exploiter leurs activités existantes. Il s’agit notamment de Maire Tecnimont, Menarini et Saipem.
La liste des entreprises italiennes qui poursuivent leur activité en Russie ou qui ont gelé leurs investissements (Source - Yale School of Management)
La liste des entreprises italiennes qui poursuivent leur activité en Russie ou qui ont gelé leurs investissements (Source – Yale School of Management)
  • Réduction – Certaines entreprises ont considérablement réduit leurs opérations, sans abandonner complètement le marché. Benetton, Luxottica, Pirelli et Valentino ont suspendu leurs lignes de production ou limité leurs ventes, conformément à leurs stratégies de maîtrise des risques.
  • Suspension – Certains groupes ont suspendu la plupart de leurs opérations, gardant ouverte la possibilité d’un retour futur. Parmi ceux-ci : Diadora, Ferragamo, Ferrari, Leonardo, Prada, YOOX et Ermenegildo Zegna Group.
La liste des entreprises italiennes qui ont suspendu leurs activités en Russie (Source - Yale School of Management)
La liste des entreprises italiennes qui ont suspendu leurs activités en Russie (Source – Yale School of Management)
  • Retrait/sortie terminé – Enfin, certaines entreprises ont complètement abandonné la Russie, stoppant toute activité et tout investissement. Il s’agit notamment d’Enel, Eni et Moncler.
La liste des entreprises italiennes qui ont interrompu leur activité ou quitté le marché russe (Source - Yale School of Management)
La liste des entreprises italiennes qui ont interrompu leur activité ou quitté le marché russe (Source – Yale School of Management)

Il existe encore en Russie plus de 100 entreprises italiennes qui pourraient se retrouver dans le collimateur de Moscou et dont le gouvernement romain tente de protéger les actifs contre d’éventuelles confiscations. Ainsi commence un exercice d’équilibre difficile pour le Premier ministre Meloni : d’un côté, le soutien à l’Ukraine reste ferme ; d’un autre côté, la protection des intérêts économiques italiens dans la Fédération de Russie impose un égoïsme de l’intérêt national avec le risque de saper l’unité européenne.