Vous pouvez respirer l’air des jours importants. Le ferry débarque sur le quai de Ventotene des parlementaires européens, des dissidents exilés, des militants des droits de l’homme, des journalistes et des intellectuels. On apprend que le Président de la République Sergio Mattarella a décerné la Médaille du Président de la République lors de la IIe Conférence Européenne de Ventotene pour la liberté et la démocratie.
Cette reconnaissance arrive à un moment difficile pour ceux qui défendent la démocratie. Les autocraties et les dictatures sont de plus en plus nombreuses et agressives, et le vent de la crise est présent même au sein des démocraties consolidées. En fait, il y a seulement quatre jours, en Saxe-Anhalt, l’AfD a recueilli 43,8 % des voix : le résultat le plus élevé jamais obtenu par un seul parti dans ce Land depuis la réunification allemande. Et c’est précisément alors que les chancelleries européennes observent avec inquiétude la montée des forces anti-européennes à l’intérieur et à l’extérieur de l’Union que cette île de sept cents habitants revient pour servir de boussole à ceux qui croient à l’intégration européenne et aux valeurs démocratiques.
Le choix de l’emplacement n’est pas neutre. C’est ici qu’en 1941 Altiero Spinelli et Ernesto Rossi, confinés par le régime fasciste, écrivirent le Manifeste pour une Europe libre et unie avec la contribution d’Eugenio Colorni. Revenir en arrière aujourd’hui, alors que l’Union européenne est en grave crise, est une réponse symbolique mais aussi et surtout politique.
La médaille de Mattarella et les mots de Picierno
« C’est une médaille pour vous tous, pour ceux qui luttent chaque jour pour la liberté et pour ceux qui considèrent que l’engagement de défendre nos démocraties est un devoir ». Avec ces mots, la vice-présidente du Parlement européen Pina Picierno, créatrice et promotrice de la conférence, a salué la reconnaissance du Quirinale, s’adressant directement au public composé d’étudiants, d’autorités mais aussi de nombreux dissidents. Ce n’est pas de la rhétorique : dans le public sont assis des femmes et des hommes qui, pour défendre ces principes, ont tout risqué. Certains même de la vie, comme le dissident Alexeï Navalny,
Les protagonistes : les voix de la dissidence mondiale
Si le contexte est sombre, les protagonistes de la conférence sont la réponse la plus brillante et, à certains égards, émouvante. La liste des invités transforme Ventotene en une sorte de capitale morale de la dissidence internationale.
Ioulia Navalnaïa, veuve d’Alexeï Navalny et figure de proue de l’opposition russe en exil, est peut-être le nom le plus attendu. Elle intervient lors de la séance « Faire gagner la démocratie » et sa seule présence donne un sens à chaque mot : son mari est décédé en février 2024 dans une colonie pénitentiaire au-delà du cercle polaire arctique et elle, comme de nombreux gouvernements occidentaux, en attribue la responsabilité directe au Kremlin.
Sviatlana Tsikhanouskaya, leader de l’opposition biélorusse en exil, est attendue samedi 12 septembre à la table ronde « La frontière de la liberté : l’Italie et l’Europe dans le scénario global », en compagnie du ministre des Affaires étrangères Antonio Tajani et de Picierno elle-même.
Oleksandra Matviichuk, avocate ukrainienne des droits de l’homme et présidente du Centre pour les libertés civiles, organisation récompensée par le prix Nobel de la paix en 2022, porte la voix d’un pays en guerre. Son discours, « L’heure de l’Ukraine, l’heure de l’Europe », est prévu aujourd’hui.
Parmi les autres invités internationaux, se distingue Salomé Zourabichvili, la dernière présidente de Géorgie élue directement par les citoyens, qui ne reconnaît pas la légitimité du successeur installé par le parti au pouvoir, le Rêve géorgien ; Ahmad Massoud, chef du Front de résistance nationale d’Afghanistan ; et Lorent Saleh, militant de l’opposition vénézuélienne. Le résultat est une carte de la dissidence mondiale couvrant la Russie, la Biélorussie, l’Ukraine, la Géorgie, l’Afghanistan, le Venezuela, l’Iran, la Chine et le Myanmar.
Ilaria Salis et la question des prisons européennes
Parmi les personnalités politiques italiennes, il y a Ilaria Salis, députée européenne élue de l’Alliance des Verts et de la Gauche, attendue vendredi 11 septembre au panel « La situation des prisons en Italie et en Europe », en compagnie de représentants de Memorial et d’Europa Radicale. Salis a fait l’expérience de la prison en Hongrie, où elle est restée détenue pendant plus de quinze mois, et est devenue, contre son gré ou non selon les points de vue, un symbole de la fragilité des systèmes de détention européens. Sa présence à une conférence promue par Pina Picierno, aujourd’hui représentante de Spazio Pubblico et Renew Europe après avoir quitté le Parti démocrate, confirme l’ambition de Ventotene : être un lieu capable de dépasser les divisions d’alignement.
La Freedom Academy : former la relève
Un élément central de la conférence, souvent négligé par l’attention des médias, est la Freedom Academy, la formation destinée aux jeunes militants, communicateurs et futurs dirigeants. Certaines des sessions les plus opérationnelles, telles que « Briser le mur de l’information : comment atteindre les nouvelles générations », organisée par la Fondation anti-corruption Navalny, et « Suivre l’argent : comment enquêter sur la corruption au-delà des frontières », sont conçues pour transmettre des compétences concrètes. La Fondation fondée par Alexeï Navalny compte parmi les partenaires les plus actifs, rappelant que la lutte contre la corruption est le fil conducteur qui unit les différents fronts de la dissidence mondiale.
Ventotene, réponse symbolique et politique
Alors qu’on discute dans la salle, en dehors de l’île, le monde semble évoluer dans la direction opposée. Le fait inquiétant n’est pas seulement l’AfD : mais aussi la consolidation d’une architecture mondiale dans laquelle régimes autoritaires, réseaux criminels et oligarques se soutiennent mutuellement, comme l’a montré le panel sur « L’alliance entre kleptocraties et mafias ».
La question qui reste ouverte est de savoir si les institutions européennes seront capables de traduire cette énergie en politiques concrètes : sanctions plus efficaces contre les régimes, protection des dissidents, mais surtout lutte énergique contre la désinformation et les ingérences étrangères dans les processus démocratiques. Ou si Ventotene restera, une fois de plus, une belle parenthèse dans un continent qui peine à comprendre son rôle et son avenir. Il y a quatre-vingt-cinq ans, depuis cette île, deux prisonniers pariaient sur une Europe qui semblait alors impossible. Le défi d’aujourd’hui est d’éviter qu’il ne soit lentement mis en pièces.