Une nouvelle espèce de singe découverte dans la forêt tropicale du Congo : le rare Likweli à visage masqué

Alexis Tremblay
Alexis Tremblay

Dans les forêts tropicales denses de République démocratique du Congoentre la rivière Lomami et la rivière Lualaba, la découverte d’une nouvelle espèce de primate a été confirmée : le Colobus congoensisconnu des populations locales sous le nom de «Likweli« . En vedette dans le magazine PLOS Un après une série d’observations insaisissables dans le parc national de Lomami qui a commencé en 2008, ce petit singe se distingue par son épais pelage noir, un « masque » facial particulier dans des tons crème-orange et une tache périanale blanche bien visible. Les analyses morphologiques, acoustiques et ADN ont montré qu’il s’agit d’une espèce à part entière, un « cousin » éloigné du colobe noir (C. satanas). Ce n’est que le cinquième nouveau singe africain découvert au cours des 75 dernières années, mais il risque de disparaître avant même d’être pleinement connu : les scientifiques réclament son inclusion immédiate parmi les espèces « En danger » (En voie de disparition) en raison de sa très petite portée (env. 1 700 km²), menacée quotidiennement par une déforestation rapide et le braconnage.

Colobus congoensis : aspect et différences avec les autres espèces

Le Likweli est un petit singe colobe, doté d’une longue queue et d’une fourrure entièrement noire qui forme presque un pelage brillant sur les épaules. Autour de la bouche, sur la lèvre supérieure et sur le filtre nasal se détache une tache de peau colorée et glabre. crème-orangeencadré par des pommettes gris foncé et un cercle noir autour des yeux, qui donne au museau un aspect presque masqué. Pour compléter le tableau, une tache périanale blanche et voyante (plus poilue chez les mâles, glabre chez les femelles) que l’on ne retrouve dans la nature avec cette extension chez aucune autre espèce du genre. Colobe.

colobus congoensis et satanas

Les travaux des chercheurs – dirigés par John Hart de Fondation de recherche sur la faune de Lukuru et Kate Detwiler de Université de Floride Atlantique – il ne s’est pas arrêté à l’apparence extérieure. En comparant le crâne, les dents et l’ADN mitochondrial de trois spécimens avec ceux de 13 autres espèces de colobins africains, l’équipe a pu situer précisément le Likweli sur l’arbre généalogique des primates : son plus proche parent est le Colobes satanas (le colobe noir, endémique du centre-ouest de l’Afrique). Leur lignée évolutive se divise entre Il y a 4 à 5 millions d’annéeset aujourd’hui les territoires dans lesquels vivent les deux espèces sont séparés par plus 1 200 km.

Aussi le appel vocal fait référence à cette espèce : les rugissements du Likweli partagent ceux du C. satanas un pouls rapide et une modulation de fréquence, traits absents chez toutes les autres espèces de colobes. Mais dans les détails acoustiques (durée, timbre, séquence de cris secondaires), ils restent néanmoins distinguables.

appel vocal likweli

L’habitat du « Likweli » et les premières observations dans le parc Lomami au Congo

Les Likweli vivent exclusivement dans la ceinture de forêt tropicale entre la rivière Lomami et la rivière Lualaba (le cours supérieur de la RDC), dans la province de la Tshopo, dans et autour du parc national de Lomami. Il préfère particulièrement les forêts hautes et fermées sur sols argileux, tout en évitant les zones de savane sableuse ou les zones sujettes aux inondations saisonnières.

Le premier indice de leur existence remonte à 2008, lorsque les défenseurs de l’environnement de Fondation de recherche sur la faune de Lukuru par hasard, ils ont photographié, parmi les branches les plus hautes de la forêt, un singe qui ne correspondait à aucune espèce connue dans la région. Il a fallu attendre novembre 2018 pour que Jean Pierre Kapale, lors d’une patrouille de surveillance, photographie à nouveau l’animal. Au cours des dix mois suivants, son équipe l’a documenté sept fois de plus, et la comparaison des photos de 2008 et 2018 a confirmé qu’il s’agissait de la même espèce, jamais décrite auparavant.

Entre 2018 et 2022 chercheurs au total 114 observations de terrain sur une superficie d’environ 1 700 km². Les animaux sont pour la plupart repérés en petits groupes (en moyenne 6 individus) et souvent en association avec d’autres espèces de singes, un comportement social mixte assez courant chez les primates de la région. Curieusement, l’espèce est presque inconnue même des communautés locales vivant aux limites de son aire de répartition. Les deux noms par lesquels il est appelé reflètent précisément ce caractère insaisissable : Likweliqui lui a été offert par le peuple Balanga, et Kasaba nkoni (« le secoueur de branches »), utilisé par les communautés Mituku.

Gamme de singes du Congo

Pourquoi la nouvelle espèce de singe africain est en danger

Le Colobus congoensis c’est juste là cinquième nouvelle espèce de singe africain décrit au cours des 75 dernières années, un événement rare à une époque où une grande partie de la biodiversité des grands mammifères était considérée comme déjà cartographiée.

Mais les bonnes nouvelles en matière de découverte s’accompagnent de mauvaises nouvelles en matière de conservation. Les chercheurs proposent de classer l’espèce comme « En voie de disparition » (en danger) sur la Liste rouge de l’UICN, en raison d’une combinaison de facteurs tous documentés dans l’étude : une aire de répartition extrêmement restreinte (environ 1 700 km², contre 60 000 km² typiques d’autres espèces de Colobe), des populations numériquement rares et dispersées, et des menaces croissantes liées à la déforestation et à la pression de la chasse. Uniquement dans la province de la Tshopo, qui abrite une grande partie de son territoire, la perte de forêt primaire est estimée à 4% par analors que la population humaine de la République Démocratique du Congo augmente à un rythme de 3,2% par an, ce qui entraîne l’expansion de la chasse, de la pêche et de l’agriculture itinérante jusque dans les zones tampons du parc. C’est précisément pour cette raison, selon les auteurs de l’étude, que la protection efficace des Parc national de Lomami représente aujourd’hui la mesure la plus urgente pour garantir la survie des Likweli.

La découverte de Colobus congoensis est à la fois un triomphe scientifique et un avertissement selon lequel certaines des créatures les plus rares de la Terre pourraient disparaître avant même que le monde ne sache qu’elles existent.

Kate Detwiler (Ph.D. et auteur principal de l’étude)