Une interview de Christopher Nolan m’a fait comprendre pourquoi je n’aimais pas « Odyssey ».
Pendant ces heures, Internet devient fou pour une interview de Christopher Nolan. Une longue interview très intéressante, où le réalisateur britannique évoque son « Odyssée » à Pékin, répondant à des questions jamais banales et nous éclairant sur sa vision artistique et culturelle. Une interview qui a su me convaincre encore plus de pourquoi ce film a très peu de points communs avec le mythe d’Homère, et pourquoi ce n’est pas si étrange pour moi de ne pas avoir trouvé que c’était un film à succès.
18 minutes tout simplement parfait
L’interview de Christopher Nolan porte la signature de Zhong Shu, professeur de philosophie politique chinoise, chercheur et blogueur. Oui, la Chine, qui a décidé que seuls ceux qui ont une certaine éducation peuvent parler de certains sujets (avec tout le respect que je dois à Fedez et compagnie), elle y est arrivée et nous n’y sommes toujours pas parvenus. Regardez-le sur YouTube, car il est incroyable en termes de calibre, de contenu et de façon dont Shu a demandé au réalisateur britannique un compte rendu (toujours poliment et utilement) de certains des choix et interprétations qui sous-tendent son « Odyssée ». Maintenant, je n’ai presque pas reçu Marvel’s Hand à la maison pour ma critique du dernier effort de M. Nolan, à cause de ses fans. C’est pourquoi en écoutant l’intégralité de cette interview, après avoir regardé le film une seconde fois il y a quelques jours, je me suis rendu compte qu’elle me convainquait encore plus de mon avis négatif sur le film. Ce qui m’a étonné au cours de ces 18 minutes, ce sont deux choses : la première est la compétence de Shu, la seconde est qu’elle n’a jamais flatté ou lissé Nolan correctement. En effet, elle a commencé par demander à Nolan s’il se sentait comme le « barde d’une civilisation en déclin ». Joli coup de canon.
Il a ensuite poursuivi en s’interrogeant sur le message anti-guerre du film, à l’opposé de la pensée homérique, qui ne s’excuse jamais de la violence mais la célèbre et avec elle les héros qui l’exercent. Il faisait référence au Kléos, la gloire immortelle. Nolan ne semblait pas à l’aise et s’accrochait au « point de vue du public ». Mais ce n’était que le début. Shu s’interroge également sur la raison d’une certaine christianisation d’Ulysse, hanté par des mots comme péché, qui n’existaient tout simplement pas pour les Grecs, encore moins pour Homère. Puis vint le déménagement à Kansas City. Shu a demandé à Nolan pourquoi les réalisateurs occidentaux ressentent le besoin de s’excuser lorsqu’ils mettent en scène de la grandeur. Nolan a répondu que nous devons placer la grandeur dans le contexte actuel dans lequel nous croyons en la démocratie et l’égalité. Bref, le héros homérique ne croit pas au numéro de TVA et au Mattarellum, il faut donc l’adoucir pour le rendre potable. Il en va de même pour les Dieux, qui ne sont ici qu’une simple hallucination, tandis que pour Homère leur présence est indiscutable, ils sont actifs, ils sont pour ou contre Ulysse dans son terrifiant voyage. Bref, ce ne sont pas de petites questions.
La différence entre réinterpréter et réinventer de mauvaise grâce
Je ne resterai pas ici pour m’attarder sur les défauts cinématographiques de cette « Odyssée ». Mais permettez-moi de mentionner le très mauvais montage, les costumes médiocres, le CGI terne, les limites de Nolan dans la réalisation des scènes d’action et l’écriture parfois vraiment terrible (Ulysse parlant de « l’âge du bronze » est quelque chose de Monthy Python). Mais en regardant cette interview, j’ai été surpris non seulement par la beauté de la conversation, par la capacité de Nolan à s’aventurer sur des terrains risqués en se mettant en danger, mais aussi par la franchise avec laquelle il parlait de son objectif : s’ancrer dans le présent. Homère est antithétique à notre monde, à ses valeurs, et pourtant nous célébrons un film qui masque cette différence, transformant Homère, Ulysse, en symboles de notre temps. Ce n’est pas un malentendu, c’est une mystification totale. « Odyssée » est devenue avec Nolan une représentation des pires peurs et angoisses de l’Occident d’aujourd’hui, qui tremble pour un avenir apocalyptique, pour la fin de tout ce en quoi il croyait. Le film de 1954, les séries télévisées de 1968 et 1997, ni même le film d’Ubaldo Pasolini n’avaient fait cela.
Au XXIe siècle, il semble que tout doive être réajusté, recalibré pour parler de nous, de notre époque, dans une société où n’existent que le présent et le lendemain, sans penser qu’il y a beaucoup à apprendre du passé. Ce qui explique pourquoi nous répétons certaines erreurs. Comme le « Joker » de Phillips, la « Barbie » de Gerwig, « l’Odyssée » de Nolan est aussi l’emprunt astucieux de quelque chose, le sortant de son environnement, pour créer un spectacle accessible qui met le public à l’aise, avec un film suffisamment accessible pour que chacun puisse y mettre ou voir ce qu’il veut. Ce qui explique aussi en partie les quelque 900 millions de dollars de revenus. En résumé : quiconque définit Christopher Nolan comme le plus grand cinéaste vivant ne connaît rien au cinéma. C’est un auteur qui fait du divertissement, comme Scott, Spielberg ou Lucas. Mais ce n’est pas Stanley Kubrick, ce n’est pas Michael Cimino, ce n’est pas David Lean ou Luchino Visconti. Il ne sait pas recréer une humanité, une époque, une époque. Cela nous fait simplement penser que le nôtre est le meilleur de tous les temps. Mais il suffit d’ouvrir un journal pour comprendre que finalement nous n’avons pas changé depuis l’époque d’Achille ou d’Hector, dompteur de chevaux.