Une coopération transfrontalière qui construit l’intégration européenne de bas en haut

Alexis Tremblay
Alexis Tremblay

Lorsqu’on parle de politique européenne de cohésion, il est impossible de ne pas parler de coopération entre les différents pays et régions de l’Union.

En effet, la coopération transfrontalière représente l’un des piliers les plus concrets de l’intégration européenne, même dans une phase historique marquée par de profondes transformations géopolitiques et de nouvelles priorités économiques pour l’Europe.

Comme l’explique Matteo Luigi Bianchi, vice-président du Comité européen des régions et directeur adjoint de l’Association nationale des communes italiennes (Anci) – Lombardie, « l’intégration se fait réellement au-delà des frontières entre les États, à travers des politiques qui connectent les territoires et les personnes ».

Pour préserver la caractéristique la plus reconnaissable de la cohésion européenne, à savoir qu’elle repose sur les besoins des territoires, des instruments tels qu’Interreg – le programme qui finance la coopération entre les villes et les régions des différents États membres – représentent la clé pour faire des communautés locales au-delà des frontières des laboratoires d’une véritable intégration européenne.

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Coopération au-delà des frontières

C’est Bianchi lui-même, fort de ses dix années d’expérience en tant que maire de Morazzone – une ville de la province de Varese, à quelques kilomètres de la frontière avec la Suisse – qui souligne comment une coopération ascendante peut être concrètement construite à partir des territoires qui négligent les pays tiers.

« Près de 80 mille Lombards traversent chaque jour la frontière suisse pour aller travailler et rentrent chez eux le soir », a-t-il expliqué, en parlant d’une « frontière douce » entre l’UE et la Suisse, où la vie quotidienne des communautés transfrontalières est désormais profondément intégrée.

Les relations culturelles, linguistiques et économiques dépassent depuis longtemps la dimension purement administrative. C’est pourquoi les relations entre Bruxelles et Berne ne peuvent être confiées exclusivement à des accords institutionnels.

La demande d’impliquer les autorités locales et les régions de manière plus structurée d’un côté à l’autre de la frontière – tant entre l’Italie et la Suisse que dans d’autres pays de l’UE avec leurs voisins extérieurs – est l’étincelle qui a conduit à stimuler une nouvelle approche au sein du Comité européen des régions, l’organe consultatif de l’UE représentant les autorités locales et régionales.

S’inspirant du groupe de contact créé entre l’Union européenne et le Royaume-Uni après le Brexit, Bianchi est convaincu que « mieux développer une relation d’un point de vue local et régional avec la Confédération suisse signifie approfondir tous les aspects de la vie quotidienne de la coopération ».

La référence à la macrorégion alpine de la SUERA – c’est-à-dire la stratégie de l’UE opérationnelle depuis 2016 pour renforcer la coopération entre les régions de l’arc alpin – est l’exemple le plus tangible d’une intégration territoriale capable de dépasser les frontières nationales.

Dans ce contexte, la Suisse participe pleinement aux stratégies communes avec les États membres de l’UE, contribuant à définir des politiques communes en matière de mobilité, de durabilité et de développement économique.

Pour Bianchi, si une véritable intégration européenne se construit avant tout par un processus ascendant, l’éventuelle centralisation de la politique de cohésion dans le futur budget de l’UE post-2027 est un risque trop important à prendre, car cela pourrait affaiblir la dimension territoriale sur laquelle est enracinée la coopération européenne.

« Nous devons plutôt créer une confiance locale dans les institutions européennes et les institutions locales », telle est l’exhortation du vice-président du Comité européen des régions.

Entre flexibilité et territoires

Malgré les controverses sur la nouvelle approche qui révolutionnera le budget pluriannuel de l’UE, la Commission européenne a déjà clairement indiqué qu’Interreg restera un outil essentiel pour accompagner tant les pays membres de l’Union que les partenaires européens qui n’en font pas partie – comme la Suisse en fait – vers une coopération territoriale toujours plus étroite.

La proposition présentée par l’exécutif européen prévoit un budget de 10,2 milliards d’euros pour Interreg pour la période 2028-2035.

Un chiffre qui, selon Simona Pohlova, représentante du service de la Commission chargé du programme Interreg, « démontre à quel point la coopération territoriale reste stratégique » malgré les nombreuses pressions.

Les programmes le long des frontières extérieures permettent aux administrations locales des pays voisins d’acquérir une expérience directe dans la gestion partagée des politiques européennes.

C’est pourquoi des appels forts sont lancés par les territoires pour adapter les programmes européens aux besoins spécifiques des sites.

Ainsi, le « tourisme lent » peut sauver les villes des invasions des voyageurs et enrichir les territoires.

L’exemple hongrois

C’est ce qu’explique par exemple Nikoletta Horváth, responsable des programmes Interreg au ministère hongrois des Affaires étrangères et du Commerce. « Les frontières sont les laboratoires de l’intégration européenne, où le succès de la coopération dépend de la capacité à instaurer la confiance entre les différentes institutions, partenaires et territoires. »

La Hongrie gère sept programmes de coopération transfrontalière, dont ceux avec la Serbie et l’Ukraine, et a développé au fil des années une structure administrative hautement spécialisée. Comme le dit Horváth, « nous avons créé une sorte de pôle de connaissances et de compétences pour les communautés » impliquées dans les projets Interreg.

La plupart des personnels impliqués travaillent dans le secteur de la coopération territoriale depuis plus de quinze ans, ce qui leur confère une capacité exponentielle à orienter les projets vers des besoins spécifiques sur place.

Pour Horváth, l’un des enjeux centraux de la politique de cohésion concerne le maintien des programmes Interreg dans une logique ni trop sectorielle ni trop standardisée. Chaque zone frontalière présente des caractéristiques économiques, sociales et géographiques différentes et bien souvent non reproductibles.

C’est pourquoi les politiques européennes, bien que finançant des projets dans un cadre unique, doivent garantir « une large liberté opérationnelle et des outils sur mesure, capables de répondre aux besoins locaux ».

C’est la même expérience hongroise qui montre comment la participation directe des municipalités, des régions, des macrorégions et des organisations non gouvernementales peut rendre la gestion des programmes plus efficace.

Parmi les exemples les plus significatifs figurent les projets développés le long de la frontière hongro-serbe et les systèmes de soutien aux petites et moyennes entreprises activés avec la Croatie.

Une attention particulière a également été accordée à la suppression des obstacles administratifs et juridiques qui continuent de limiter le plein fonctionnement du marché unique dans les zones frontalières.

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La relation directe avec les citoyens

L’eurodéputé danois Kristoffer Storm (Danmarksdemokraterne, du groupe des Conservateurs et Réformistes européens) est dans la même ligne de pensée à Bruxelles. Parlant de l’importance des programmes Interreg et de la politique de cohésion, Storm met particulièrement l’accent sur la nécessité de démontrer aux citoyens l’utilité concrète des projets financés par l’UE.

Tout en reconnaissant la valeur de la coopération dans la région de l’Öresund-Kattegat-Skagerrak (entre le Danemark et la Suède), l’une des régions les plus intégrées d’Europe, le député invite les institutions européennes à se concentrer davantage sur les initiatives perçues comme prioritaires par les communautés locales.

Il s’agit notamment de ceux liés à la santé, aux transports et à la croissance économique. « Les projets doivent montrer une valeur claire pour la zone dans laquelle ils opèrent », explique Storm, d’où la nécessité de rester proche des besoins réels des citoyens européens, notamment lorsqu’il s’agit de zones périphériques et frontalières.

« Les gens ne connaissent pas suffisamment Interreg », s’alarme l’eurodéputé, qui met en lumière le risque que les fonds européens soient perçus comme des ressources toujours destinées aux mêmes sujets, sans réelle implication des petites organisations, associations et communautés locales.

En bref, la confiance et la coopération restent les piliers essentiels de la cohésion, qui, dans les zones transfrontalières, peuvent avoir un impact décisif sur la résolution des problèmes et la réponse aux besoins communs.

Mais seulement si cela part de la vie quotidienne des régions frontalières, où l’Europe peut construire sa propre intégration plus concrète.