Travailler en Europe, être protégé partout : les nouvelles règles en matière de sécurité sociale

Alexis Tremblay
Alexis Tremblay

De nombreux citoyens européens se déplacent d’un pays à l’autre de l’Union pour travailler, certains pour s’installer de manière permanente, d’autres pour travailler en détachement. Plus de 14 millions d’Européens vivent, travaillent ou prennent leur retraite dans un pays autre que le leur. Pour leur faciliter la vie et leur donner plus de certitude sur leurs droits, Bruxelles a proposé une réforme des règles en matière de sécurité sociale.

Après des années de négociations infructueuses, le Parlement et le Conseil de l’UE sont parvenus hier à un accord qui met à jour les règles de coordination des réglementations en la matière, avec cinq innovations principales : des règles plus claires pour les allocations de chômage entre les pays, une plus grande protection des allocations familiales et des soins de longue durée, des contrôles renforcés contre la fraude, davantage de coopération administrative et de procédures numériques pour les travailleurs et les entreprises.

Dix ans de négociations

« Près de dix ans après la proposition de la Commission, les citoyens pourront bénéficier de règles plus claires et plus prévisibles en matière de coordination des systèmes de sécurité sociale, y compris les allocations de chômage, les allocations familiales et les allocations de dépendance », a affirmé le rapporteur de la Chambre, le socialiste allemand Gabriele Bischoff.

« Dans le même temps, nous renforçons la coopération entre les États membres pour prévenir plus efficacement les abus et lutter contre le dumping social. La libre circulation des travailleurs est un droit fondamental, mais elle doit aller de pair avec des règles justes et applicables », a-t-il poursuivi.

Les règles actuellement en vigueur remontent aux règlements de 2004 et 2009, désormais datés des textes régissant la coordination entre les systèmes nationaux de sécurité sociale. Le problème n’a jamais été l’absence de règles, mais leur complexité : des lacunes dans l’interprétation, des conflits entre les législations nationales et des difficultés pratiques d’accès aux prestations ont rendu la mobilité professionnelle plus compliquée que nécessaire.

Entre-temps, des phénomènes tels que les soi-disant « sociétés fantômes » (sociétés boîtes aux lettres, sociétés formellement enregistrées dans un pays mais sans activité réelle, utilisées pour contourner les obligations de cotisation) se sont multipliées, créant des distorsions sur le marché du travail et préjudiciable aux travailleurs.

Un drapeau unique de sécurité sociale

Le principe clé du système européen de coordination de la sécurité sociale reste que chaque travailleur est assuré dans un seul pays à la fois et ne paie ses cotisations de sécurité sociale que dans cet État. Cela évite à la fois les doubles cotisations et les lacunes de couverture.

Une autre règle de base est celle de la « totalisation » : les périodes de travail, d’assurance ou de résidence accomplies dans d’autres États membres doivent être prises en considération pour le calcul des prestations. Un travailleur qui a cotisé cinq ans en Italie et trois en Belgique ne perd pas ces trois années belges : elles entrent dans le calcul lorsqu’il demande une pension ou une subvention en Italie (et vice versa).

Le nouveau règlement ne renverse pas ces pierres angulaires, mais les clarifie et les renforce dans certains domaines spécifiques où les règles étaient incomplètes ou contestées.

Chômage

L’un des chapitres les plus pertinents concerne les allocations de chômage. Les nouvelles règles mettent à jour la coordination des allocations de chômage dans les cas transfrontaliers et précisent quand et comment une allocation peut être « exportée » si la personne cherche du travail dans un autre État membre. En pratique, ceux qui ont travaillé dans plusieurs pays pourront utiliser les périodes de cotisation accumulées ailleurs pour obtenir l’allocation, évitant ainsi de repartir de zéro.

Le sujet est délicat car il touche à la fois aux droits des travailleurs et à l’équilibre financier entre les Etats. Un pays qui a accueilli pendant quelques mois un travailleur étranger en collectant des cotisations peut se retrouver obligé de financer une subvention à long terme si cette personne perd son emploi. Le nouveau texte introduit une « répartition plus équitable des charges financières entre les pays de l’UE », affirme le communiqué du Parlement européen, sans toutefois transférer totalement la charge sur le pays de résidence lorsque le travailleur n’y a pas encore acquis suffisamment de droits.

Soins de longue durée

Jusqu’à présent, les prestations de dépendance (prestations et services destinés aux personnes qui ne sont pas autonomes, comme les personnes âgées dépendantes ou les personnes gravement handicapées) ne faisaient pas l’objet d’un régime de coordination spécifique au niveau européen. Ils se répartissaient en catégories résiduelles, avec des interprétations différentes selon les pays.

Le nouveau règlement comble cette lacune en introduisant pour la première fois un régime cohérent de coordination des prestations de soins de longue durée. En pratique, ceux qui se trouvent dans cette situation et vivent dans un État membre autre que celui dans lequel ils ont travaillé ou cotisé pourront savoir avec certitude à quel système se référer et à quels droits faire valoir.

Travailleurs détachés et entreprises fantômes

La partie consacrée aux travailleurs détachés, c’est-à-dire aux salariés envoyés temporairement par une entreprise pour travailler dans un autre État membre, est particulièrement pertinente. Cette catégorie était déjà au centre de controverses : le détachement légitime se prête à être utilisé abusivement par des entreprises qui créent des succursales fictives dans des pays à faibles cotisations et « détachent » ensuite des travailleurs n’importe où dans l’Union, économisant ainsi sur les coûts du travail.

Le nouveau règlement renforce les règles de coordination pour cette catégorie et introduit des mesures spécifiques pour identifier et lutter contre les sociétés boîtes aux lettres. Les États membres pourront coopérer plus efficacement grâce à un système de notification permettant de vérifier le statut de sécurité sociale des travailleurs. Les employeurs bénéficient également de la simplification : ils pourront accéder aux informations et compléter les documents nécessaires en ligne, également via le système Eessi (Electronic Exchange of Social Security Information), la plateforme européenne d’échange électronique de données de sécurité sociale entre les administrations nationales.