Quelle est la frontière entre douleur et plaisir selon les neurosciences

Alexis Tremblay
Alexis Tremblay

La douleur et le plaisir ont toujours été considérés comme des expériences opposées, mais en réalité la frontière entre les deux est floue. En fait, les neurosciences modernes nous disent que dans le cerveau, la séparation entre les deux est beaucoup moins nette qu’on ne le pense : ils partagent les mêmes circuits, les mêmes neurotransmetteurs et s’influencent directement. Le plaisir peut réduire la douleur, la douleur chronique peut désactiver la capacité de ressentir du plaisir et le cerveau utilise une sorte d’équilibre continu entre les deux pour guider nos comportements.

Douleur et plaisir : les deux faces d’une même médaille

Douleur et plaisir. Depuis des millénaires, les philosophes, les poètes et les religieux les décrivent comme des opposés absolus, les deux extrêmes de l’expérience humaine. Jeremy Bentham, philosophe anglais du XVIIIe siècle, affirmait que toute vie humaine est gouvernée par ces deux « souverains » : fuir la douleur et rechercher le plaisir. Pourtant, les neurosciences modernes nous racontent une histoire bien plus intrigante : dans le cerveau, la douleur et le plaisir ne sont pas des ennemis lointains, mais des voisins qui partagent les mêmes circuits, les mêmes neurotransmetteurs et, dans certains cas, s’influencent de manière surprenante. Le plaisir est une récompense temporaire, souvent associée à la dopamine, tandis que la douleur est une réponse à des stimuli négatifs.

Le cerveau comme arbitre des deux sensations

Imaginez un athlète qui, au milieu d’une course décisive, ne ressent pas la douleur provoquée par une entorse. Ou pensez au plaisir piquant du piment ou d’un bain de crème glacée. Pourquoi le cerveau, dans certaines circonstances, « éteint » la douleur voire la transforme en une sensation positive ?
La réponse réside dans ce que les chercheurs appellent Modèle Motivation-Décision, un modèle proposé par le neuroscientifique H. Fields. L’idée sous-jacente est aussi simple qu’élégante : le cerveau est constamment occupé à décider de ce qui est le plus important pour la survie. Si une récompense ou une menace plus pressante est en jeu, la douleur peut être temporairement supprimée. En termes d’évolution, cela a du sens : un animal fuyant un prédateur ne peut pas se permettre de s’arrêter à cause d’un genou écorché.

Ce mécanisme de suppression de la douleur est médié par un système sophistiqué de modulation descendante de la douleur qui part du tronc cérébral et communique avec le cortex préfrontal, l’hypothalamus et l’amygdale. Et les principaux protagonistes chimiques de ce système sont au nombre de deux : opioïdes endogènes et le dopamine.

Le rôle des opioïdes endogènes et de la dopamine

Notre cerveau produit des substances appelées opioïdes endogènes (comme endorphines) et de la dopamine qui sont libérées lors d’expériences à la fois douloureuses et agréables. En particulier, une structure appelée noyau accumbensune sorte de « centre du plaisir » dans le cerveau, joue un rôle clé dans les deux types d’expériences.

  • Opioïdes endogènes (endorphines) : ils modulent la composante émotionnelle de la douleur, à quel point elle fait mal et amplifient le côté agréable des expériences. Ils n’éliminent pas le signal douloureux, mais le rendent plus tolérable. Ils sont libérés aussi bien lors de la douleur que lors d’expériences agréables (nourriture, musique, sexe).
  • Dopamine : ce n’est pas le neurotransmetteur du plaisir, mais de la motivation à le rechercher. En cas de douleur, il a des effets analgésiques et stimule la libération d’opioïdes.
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Douleur et plaisir : mêmes zones cérébrales, deux expériences opposées

La preuve la plus surprenante concerne peut-être la neuroanatomie. Lorsque les chercheurs ont cartographié les zones cérébrales activées par des expériences douloureuses et agréables, ils ont découvert un chevauchement frappant. Le cortex cingulaire antérieur, l’insula, le cortex orbitofrontal, l’amygdale, le noyau accumbens, le thalamus, le mésencéphale : toutes ces structures sont actives à la fois lors du plaisir et de la douleur, bien que selon des schémas différents.

Le cas du pallidum ventral et du noyau accumbens est particulièrement intéressant : tous deux contiennent de petites zones, appelées « points chauds de plaisir », dans lesquelles la stimulation opioïde augmente l’agrément d’un goût sucré. Mais ces mêmes structures contiennent également des populations de neurones qui répondent à la douleur. Et la localisation de ces deux types de neurones, dans le pallidum, est adjacente : les « neurones de la douleur » sont situés latéralement aux neurones du plaisir. Une proximité anatomique qui suggère des interactions fonctionnelles continues entre les deux systèmes.