Quand une jeune femme meurt seule et que le monde ne le remarque pas
La mort de Charlotte Leader, une jeune fille de 23 ans dont le corps a été retrouvé quelques mois après sa mort dans son appartement près de Manchester, où elle vivait seule, a fait sensation dans le monde entier. Il semblerait qu’il souffrait de graves troubles psychologiques, notamment liés au comportement alimentaire, et nous le savons grâce à ses conversations avec ChatGPT, peut-être son seul exutoire social. On ne sait pas pourquoi la jeune femme avait rompu toute relation avec sa famille, qui ne pouvait plus la contacter depuis un certain temps. Il souffrait également probablement d’une forme de retrait social extrême, connue sous le terme japonais hikikomori, qui implique souvent une distance non seulement avec ses amis mais aussi avec ses parents.
Le « kodokushi »
Cependant, la mort de Charlotte Leader s’inscrit dans un autre phénomène tristement connu au Pays du Soleil Levant : le kodokushi, que l’on peut traduire littéralement par « mort solitaire ». Rien qu’en 2024, le Japon a enregistré plus de 50 000 personnes décédées chez elles sans que personne ne signale leur décès : des corps retrouvés par hasard par des entreprises de déménagement ou par des propriétaires exigeant le paiement du loyer. Il s’agit pour la plupart de personnes de plus de 65 ans, mais même parmi les moins de 40 ans, les chiffres semblent augmenter. Entre 2018 et 2020, rien que dans la région de Tokyo, plus de 700 jeunes sont morts dans une solitude totale. Comme dans le cas des hikikomori, le Japon ne fait là aussi qu’anticiper une tendance globale qui naît d’une matrice commune : la solitude.
Un million de personnes montrent des signes de projets suicidaires
Nous vivons dans une société aux liens interpersonnels de plus en plus faibles et raréfiés, où les nouvelles technologies (y compris l’intelligence artificielle) qui auraient dû nous aider à nous connecter et à améliorer la qualité de vie s’avèrent au contraire être, du moins en termes de santé mentale, un échec presque total. Pour autant, pourraient-ils nous proposer une aide préventive ? Peut-être, s’ils pouvaient intercepter les cas présentant un risque d’automutilation. Selon ce qu’OpenAI a rapporté, chaque semaine, en effet, plus d’un million d’utilisateurs de ChatGPT montrent « des signaux explicites d’intentions ou de projets suicidaires potentiels ». Cela ne représente que 0,15 % du total, mais ce chiffre reste alarmant si l’on considère que tout le monde n’a pas le courage de confier de telles pensées à une machine.
D’où la question : est-il possible pour ChatGPT de signaler ces personnes à risque aux autorités sanitaires ou aux forces de l’ordre ? Un peu comme ce qui s’est passé, par exemple, avec un étudiant en Floride, arrêté après avoir demandé au chatbot : « Comment tuer mon ami en plein cours ? ». Dans le domaine de la santé mentale, cependant, une telle stratégie présente des risques évidents : si les chatbots commençaient à être perçus comme des confidents peu sûrs, de nombreuses personnes éviteraient de partager avec eux leurs pensées d’automutilation, alimentant ainsi la rumination interne et, par conséquent, le risque de passer d’idées suicidaires passives à des idées suicidaires actives. Quelle que soit la perspective sous laquelle vous envisagez le problème, la solitude reste au cœur de tout.
Il n’y a pas de solutions simples
Si l’on n’apprend pas à y remédier, les cas de hikikomori, de kodokushi et, plus généralement, de troubles psychologiques liés à l’anxiété, à la dépression et à la perte de sens vont se multiplier. Il n’existe pas de solutions simples. Nous devons commencer par reconstruire la centralité de la famille, qui doit redevenir non seulement un lieu de répression et de confinement, mais aussi un espace émotionnellement sûr, où les parents sont perçus par leurs enfants comme des interlocuteurs compétents et compréhensifs. Il faut redonner vie aux espaces publics, en remplaçant les lieux de rencontre fragilisés par la sécularisation par de nouveaux contextes de relations authentiques, libres de toute interférence idéologique. Et surtout, il faut recommencer à parler de l’échec, de la mort et de la santé mentale – dans les écoles, dans les communautés, partout – car ces sujets, encore aujourd’hui, restent un tabou qui nous pousse à porter des masques et à choisir le chemin de l’apparence et, finalement, de la solitude.