nous sommes entrés dans une banque d’yeux

Alexis Tremblay
Alexis Tremblay

Presque aussi fin qu’une feuille de papier, mais indispensable pour voir le monde. C’est là cornéela partie la plus externe de notre œil. Lorsque ce tissu devient malade ou subit de graves dommages, la vision peut devenir floue, déformée et même perdue. Souvent, la seule solution est une greffe. Mais que se passe-t-il à partir du moment où une personne décide de faire don de ses cornées jusqu’au moment où elles sont à nouveau montrées à un autre être humain ?

Nous sommes entrés au cœur battant de ces techniques, en visitant la Fondation Banca degli Occhi à Mestre, l’une des 12 banques qui gèrent ce passage délicat. Voici le récit d’un incroyable voyage, entre biologie avancée, microchirurgie et humanité profonde.

Qu’est-ce que la cornée et comment est-elle fabriquée

La cornée est la membrane transparente située dans la partie la plus antérieure de l’œil. C’est un objectif très puissant. Sa fonction est de capter la lumière et de la diriger précisément vers le cristallin puis sur la rétine, pour ensuite la transformer en impulsions électriques qui sont traitées par le cerveau.

C’est un tissu unique en son genre : il n’a pas de vaisseaux sanguins. Il se nourrit de l’oxygène de l’air et des nutriments présents dans le liquide interne de l’œil. Cette absence de vaisseaux est le secret de sa parfaite transparence. Bien qu’il soit très fin (environ un demi-millimètre au total), il est constitué de plusieurs couches spécialisées :

  • Épithélium: la couche protectrice la plus externe.
  • Stroma : la partie la plus épaisse, constituée de collagène et de cellules « paresseuses » (kératocytes) qui ne sont activées que pour réparer les dommages.
  • Endothélium: une couche interne de cellules cruciales qui pompent l’eau hors de la cornée pour la garder transparente. Curiosité : ces cellules ils ne se régénèrent pas. S’ils diminuent trop, la cornée devient opaque.

En raison de sa très forte densité de terminaisons nerveuses, la cornée est l’un des tissus les plus sensibles de l’organisme. Pour cette raison, certaines pathologies cornéennes provoquent des douleurs intenses et pénétrantes.

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Quand le monde devient brouillard : les pathologies cornéennes

Lorsque la cornée est endommagée ou malade, la vision est considérablement affectée. Les patients ne vivent pas nécessairement dans l’obscurité totale, mais dans un état de basse vision ce qui invalide la vie quotidienne.

  • Kératocône : la cornée perd sa forme sphérique et devient conique. Les patients décrivent leur vision comme déformée, « comme s’ils regardaient à travers une vitre », avec des images allongées. Elle touche souvent les jeunes entre 20 et 40 ans.
  • Opacification et infections : Des infections graves (parfois dues à un port incorrect de lentilles de contact) ou un traumatisme peuvent rendre la cornée trouble. C’est comme vivre dans un brouillard perpétuel.

Pour ce type de pathologie, la seule solution peut être une greffe de cornée.

Inside the Eye Bank : un coffre-fort high-tech

Le voyage de la cornée donnée commence immédiatement après le prélèvement effectué par des médecins spécialisés. Le tissu est transporté vers l’une des 12 banques d’yeux présentes en Italie. Celui de Mestre que nous avons visité est une excellence italienne, un laboratoire très sophistiqué qui fait office de « lieu de pont » entre donneur et receveur.

Sécurité et stérilité

Pour entrer au laboratoire, les procédures sont très strictes. Les normes sont décidées par l’Association européenne des banques d’yeux.
Le laboratoire est un environnement isolé, où la pression de l’air est maintenue plus élevée par rapport à l’extérieur pour empêcher l’entrée de poussière et de contaminants. Vous passez par un système de portes à double verrouillage. Le personnel porte des combinaisons spéciales à faible dégagement de particules, des écouteurs et des chaussures doubles. Même si l’environnement est ultra-protégé, les cornées ne touchent jamais l’air du laboratoire : elles sont manipulées exclusivement à l’intérieur. cabines stériles flux laminaire.

Phase 1 : Évaluation et intelligence artificielle

Dès son arrivée, la cornée est identifiée et tracée. La projection commence. L’opérateur utilise des outils sophistiqués tels que lampe à fente (le même que celui utilisé par les ophtalmologistes) et le microscope spéculaire . Le paramètre fondamental est le densité cellulaire de l’endothélium. Vous devez compter le nombre de cellules saines présentes par millimètre carré. Aujourd’hui, ce comptage est supporté par des logiciels équipés de Intelligence artificiellequi rendent l’analyse très rapide et précise, même si la validation finale revient toujours à l’œil expert du biologiste.

Phase 2 : Conservation

Le cas échéant, la cornée est placée dans un flacon stérile contenant des solutions nutritives et des antibiotiques. Il est ensuite stocké dans un incubateur à 31°Cla température normale de notre œil. Ici, il peut rester jusqu’à 30 jours. Alternativement, il peut être conservé au réfrigérateur à 4°C pendant deux semaines.

Cette période est cruciale non seulement pour la logistique, mais aussi pour l’exécution contrôles microbiologiques des tests approfondis qui excluent les bactéries, champignons ou autres agents pathogènes. Un fait intéressant apparu ces dernières années : les laboratoires connaissent une augmentation des contaminations par des levures et des champignons, effet indirect de le réchauffement climatique qui influence la flore microbienne environnementale et dont la conservation des tissus doit tenir compte.

Phase 3 : préparation « sur mesure » et chirurgie sélective

Au cours des vingt dernières années, la chirurgie cornéenne a fait de grands progrès, passant de la transplantation « pleine épaisseur » (kératoplastie pénétrante) à la chirurgie lamellaire sélective. Aujourd’hui, seule la couche malade est souvent transplantée.

C’est là que la banque des yeux devient une « antichambre de la salle d’opération ». Les hôpitaux soumettent des demandes spécifiques via un portail numérique. La Banque, tel un tailleur de haute précision, prépare le tissu sur mesure.

Phase 4 : Découpe micrométrique

Utiliser un instrument de très haute précision et vérifier l’épaisseur par un examen OCTOBRE (Optical Coherence Tomography), l’opérateur réalise la coupe. Des lambeaux cornéens épais peuvent être obtenus 200, 90 ou même 20 microns (2 centièmes de millimètre). On parle d’épaisseurs similaires au film alimentaire.

Travailler des tissus aussi fins est très difficile. Il y a un risque qu’ils s’enroulent ou soient endommagés. Pour aider le chirurgien en salle d’opération, la banque prépare le tissu isolé et le marque (par exemple avec une lettre) pour indiquer le bon sens d’insertion dans l’œil. Enfin, le tissu est placé dans des micro-récipients stériles spéciaux.

Phase 5 : l’acte final au bloc opératoire

Une fois prête et scellée, la cornée est acheminée via des coursiers spécialisés (ou des avions pour les cas très urgents) vers l’un des plus de 200 centres de transplantation.
La « magie à quatre mains » s’opère au bloc opératoire, fruit de la collaboration entre le biologiste qui a préparé le tissu et le chirurgien. Le chirurgien, après avoir retiré la couche malade du patient, insère le très fin lambeau donné à l’intérieur de l’œil. Pour le faire adhérer à la cornée du receveur, utilisez une petite bulle d’air, qui ouvrira le tissu et lui permettra d’adhérer à l’œil. Un geste rapide, d’une extrême précision, qui permet au patient de revoir souvent quelques heures seulement après l’opération.

L’Italie comme excellence et l’importance du don

En Italie, grâce au réseau coordonné par le Centre National de Transplantation, environ 8 400 greffes de cornée par an. Nos banques sont une excellence qui fournit des tissus non seulement au niveau national, mais aussi à l’étranger, surtout là où le don est moins répandu ou où des préparations technologiquement avancées sont nécessaires.

Toutefois, les besoins mondiaux sont immenses. Comparé aux 185 000 greffes par an dans le monde, il y en a plus 12 millions de personnes en attente. Les maladies cornéennes constituent la cinquième cause de cécité dans le monde.

Voir à nouveau, c’est être autonome, pouvoir voir ses enfants grandir, travailler, marcher dans la rue sans crainte. Même les personnes souffrant de défauts de vision comme la myopie peuvent être donneurs.

Dire « oui » au don d’organes et de tissus, par exemple au renouvellement d’une carte d’identité, est un geste simple qui peut changer radicalement la vision d’une personne et donc sa vie.