L’Italie devra-t-elle réintroduire le délit d’abus de pouvoir éliminé par le gouvernement Meloni ?

Alexis Tremblay
Alexis Tremblay

L’Union européenne a décidé d’introduire pour la première fois un cadre pénal commun contre la corruption, avec des définitions uniformes des crimes, des sanctions minimales plus sévères, une responsabilité directe des entreprises et l’obligation pour les États d’adopter des stratégies nationales.

Le Parlement européen a définitivement approuvé et à une large majorité (581 voix pour, 21 contre et 42 abstentions) une nouvelle directive, convenue provisoirement avec le Conseil en décembre 2025, qui aura également des conséquences directes pour l’Italie. Le texte exigera de notre pays qu’il réintroduise, quoique peut-être sous une forme différente du passé, le délit d’abus de pouvoir, aboli par la réforme dite Nordio souhaitée par le gouvernement de Giorgia Meloni.

Des versions contrastées

« L’abus de pouvoir, annulé en 2024 avec la réforme Nordio, passe, en fait, par la porte principale du droit européen », s’est réjoui Alessandro Zan, membre du secrétariat national du PD et député européen, après l’approbation du texte.

Mais Fratelli d’Italia, le parti de Meloni qui a voté en faveur de la directive au Parlement européen, affirme que ce n’est pas le cas, affirmant qu’il s’agit d’une « propagande triviale mais qui ne repose pas sur des données réelles, concrètes et objectives, mais sur des éléments narratifs qui servent aujourd’hui à faire ressortir certains journaux », selon le député européen Alessandro Ciriani.

Pourtant, c’est la même rapporteuse du texte, la libérale néerlandaise Raquel Garcìa Hermida-Van Der Walle, qui a expliqué après le vote que notre pays « devra obligatoirement criminaliser au moins deux des délits les plus graves qui relèvent de l’abus de pouvoir ». Si « le délit d’abus de pouvoir a été aboli, il faudra le supprimer », a précisé le rapporteur.

« Si je vois les votes au sein du Conseil de l’UE, l’Italie a voté en faveur de ces règles. J’espère donc que la directive sera appliquée » a également déclaré la présidente de la Chambre européenne, Roberta Metsola.

L’abolition en Italie du délit d’abus de fonction

En Italie, le délit d’abus de fonction a été aboli par la loi no. 9 août 2024. 114, la réforme dite Nordio, du nom du ministre de la Justice Carlo Nordio qui l’a promue. La loi, entrée en vigueur en août 2024, a abrogé l’article 323 du code pénal, éliminant ainsi un cas historique de délits contre l’administration publique.

Le gouvernement a motivé cette intervention par la nécessité de surmonter une disposition jugée trop vague et responsable de ce qu’on appelle la « peur de la signature », c’est-à-dire la tendance des agents publics à éviter les décisions de peur de faire l’objet d’enquêtes. Cependant, ce choix a ouvert un vif débat, car il a supprimé un outil utilisé pour cibler les abus de la fonction d’agent public, qui ne peuvent pas être poursuivis sur la base de la définition d’autres délits plus spécifiques.

Ce que dit la directive

La directive ne réintroduit pas formellement le délit d’« abus de fonction » dans la formulation historique italienne, mais retrouve partiellement sa substance à travers le cas de « l’exercice illicite de fonctions publiques ». Le texte oblige les Etats membres à sanctionner pénalement les « violations graves de la loi » commises « intentionnellement » par un agent public dans l’exercice de ses fonctions ou dans le manquement à ses fonctions.

Il s’agit d’une large catégorie, qui peut inclure les décisions adoptées en violation des règles en matière de marchés publics, de concurrence ou d’impartialité administrative, ainsi que les comportements visant à favoriser indûment des tiers ou à porter atteinte aux droits d’autrui. La directive n’impose pas de définition détaillée ni d’éléments constitutifs rigides, mais laisse aux États une marge d’adaptation, permettant également de limiter son application à certaines catégories de fonctionnaires.

« L’exercice illicite de fonctions publiques risque de porter atteinte à la confiance des citoyens, à l’État de droit et à l’équité économique et peut causer de graves dommages à l’intérêt public », peut-on lire dans le texte de la directive. « Lors de l’identification de violations graves de la loi en question, les États membres peuvent prendre en compte des aspects tels que le fait de savoir si le comportement a été accompli dans le but d’obtenir un avantage indu pour le fonctionnaire concerné ou pour un tiers, ou s’il a été accompli dans le but de porter atteinte aux droits ou aux intérêts légitimes d’une personne », précise la directive.

Le texte demande donc aux États membres de prendre « les mesures nécessaires pour garantir qu’au moins certaines violations graves de la loi » qui sont « commises par un agent public » soient « punies comme une infraction pénale, si elles ont été commises intentionnellement ».

Les autres points de la directive

De manière générale, le cœur de la réforme est l’harmonisation des affaires pénales liées plus généralement à la corruption. Pour la première fois, tous les États membres devront qualifier de la même manière une série de comportements.

La directive établit que la corruption dans les secteurs public et privé, le détournement de fonds, le trafic d’influence et l’entrave à la justice sont des délits dans toute l’UE. Le texte précise que la corruption inclut à la fois les aspects actifs et passifs, c’est-à-dire ceux qui offrent un avantage indu et ceux qui le reçoivent pour « agir ou s’abstenir d’agir dans l’exercice de leurs fonctions ».

D’un point de vue technique, il s’agit d’une harmonisation minimale : les États restent libres de prévoir des règles plus strictes, mais pas plus permissives.

Des pénalités plus élevées et des sanctions supplémentaires

La directive introduit également des niveaux de peines minimales communes. Les délits les plus graves, comme la corruption avec violation des fonctions officielles, doivent être punis de peines de prison pouvant aller jusqu’à cinq ans au moins. Outre la prison, des sanctions supplémentaires sont prévues : amendes, interdiction d’exercer des fonctions publiques, exclusion des marchés publics et perte des autorisations.

Une innovation significative concerne la responsabilité des personnes morales. Les entreprises peuvent être sanctionnées si le délit a été commis dans leur intérêt. Les sanctions économiques sont particulièrement élevées : les amendes peuvent atteindre au moins 5 pour cent du chiffre d’affaires mondial annuel ou des montants forfaitaires allant jusqu’à 40 millions d’euros pour les délits les plus graves.

En pratique, si un dirigeant soudoie un fonctionnaire pour obtenir un contrat, non seulement l’individu est responsable, mais aussi l’entreprise qui, on l’espère, sera donc plus prudente dans le choix de ses dirigeants.

Plus d’outils pour les enquêtes et la coopération

La directive renforce également la coopération entre les autorités nationales et les organismes européens, tels que l’Office européen de lutte antifraude et le Parquet européen. La compétence des États membres est également élargie : un pays peut poursuivre un crime même s’il est commis à l’étranger, par exemple lorsqu’il implique son propre citoyen ou une entreprise établie sur son territoire.