Le premier Italien licencié et remplacé par l’intelligence artificielle
L’arrêt du Tribunal de Rome, qui a jugé légitime le licenciement d’un salarié pour un motif objectif justifié – sur la base d’une réorganisation d’entreprise réalisée également à l’aide d’outils d’intelligence artificielle – mérite d’être lu non seulement comme une décision techniquement correcte, mais comme une étape historique. Il est, à y regarder de plus près, le « patient zéro » d’une pandémie technologique qui couve sous les radars depuis un certain temps et qui entre aujourd’hui aussi officiellement dans la jurisprudence.
Qui est le « patient zéro » de la pandémie technologique
Il y a près d’un siècle, en 1928, John Maynard Keynes écrivait un court essai intitulé « Possibilités économiques pour nos petits-enfants ». Dans ces pages étonnamment actuelles, il mettait en garde contre une nouvelle « maladie » : le chômage technologique. « Nous découvrons toujours de nouvelles façons d’économiser la main d’œuvre – écrit-il – et nous les découvrons trop rapidement pour pouvoir déplacer cette main d’œuvre ailleurs ». Le jugement du tribunal de la capitale semble donner corps, pour la première fois de manière aussi explicite, à cette prophétie.
D’un point de vue juridique, la décision est techniquement irréprochable. Le juge applique des catégories bien connues : liberté d’initiative économique, caractère incontestable des choix organisationnels, efficacité de la réorganisation, lien de causalité avec la suppression du poste, impossibilité de délocalisation (ce qu’on appelle repêchage). Rien de révolutionnaire, si on le lit dans la perspective traditionnelle du droit du travail. Mais c’est précisément cette apparente normalité qui marque le tournant : le droit scelle l’ère du remplacement technologique de l’être humain. Le monde change. Mais comment ?
La bombe atomique qui explose dans la société
Il y a dix ans déjà, les plus pessimistes – ou peut-être les plus lucides – affirmaient qu’avec l’IA « les gens sont inutiles ». C’était le titre provocateur d’un essai de Jerry Kaplan qui, en 2015, comparait les travaux sur l’intelligence artificielle dans les laboratoires de Stanford à un nouveau « projet Manhattan » : une recherche destinée – comme la bombe atomique – à avoir un impact choquant non seulement sur les moyens de production, mais sur la conception même de qui nous sommes et de quelle est notre place dans le monde.
Rome, designer licencié et remplacé par AI : pour les juges c’est légitime – par Arianna Cerone
Nous voici donc catapultés dans l’ère de la substitution technologique et du passage du travail humain au travail post-humain. Cela ressemble à l’intrigue d’un roman de Philip K. Dick, mais c’est plutôt la réalité qui frappe aussi à la porte des tribunaux.
Ainsi le travail humain sera séparé de l’argent
L’enjeu n’est cependant pas d’arrêter une transformation devenue désormais inéluctable, mais plutôt de la gouverner. Nous sommes donc confrontés à un carrefour historique : maintenir inchangées les structures basées sur la dialectique capital-travail salarié, nous exposant ainsi au risque d’être submergés par une profonde crise existentielle et sociale, ou accepter la révolution technologique et, ensemble, révolutionner les sociétés humaines depuis leurs fondations, les faire évoluer. D’un autre côté, des corrélations tenues pour acquises depuis des décennies, comme celle entre travail et revenu, commencent à s’effriter.
Le travail, manuel et intellectuel, tend à devenir l’apanage des machines : d’abord supervisé par des humains, selon le modèle interactionniste décrit par Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, puis de plus en plus autonome. Ainsi, le revenu – autrefois proportionné à la quantité et à la qualité du travail effectué et en tout cas propre à assurer au travailleur et à sa famille une existence libre et digne, conformément à l’article 36 de la Constitution -, qui s’est appauvri au fil du temps, en vient aujourd’hui progressivement à se séparer de la performance du travail humain.
Va-t-on tous finir par être condamnés au revenu minimum ?
D’où l’émergence, de moins en moins théorique et de plus en plus pressante dans le débat récent, de l’idée d’un droit universel fondamental : le revenu de base. Non pas une suggestion improvisée, mais une philosophie politique et économique développée pendant une quinzaine d’années par des chercheurs comme Philippe Van Parijs et Thomas Piketty. Le postulat est simple et radical : si le travail, tel que nous le connaissons depuis plus de deux siècles, est voué à diminuer drastiquement (et avec lui les revenus), la cohésion sociale ne peut être sauvegardée qu’en garantissant à chacun une dotation minimale : de revenus, de services et même de capital, comme une sorte d’héritage anticipé.
Utopie? Avec les yeux du présent, peut-être oui. Mais souvent l’utopie n’est rien d’autre que le présent de demain. Un autre observateur attentif de la Silicon Valley, Martin Ford, prévenait déjà en 2015 que l’intelligence artificielle ne produirait pas de simples outils de travail, mais de véritables travailleurs. Maintenant que ce qui n’était jusqu’à hier qu’une prédiction alarmante est devenu réalité, une réponse politique radicale s’impose – comme l’espérait Martin Ford lui-même – et n’est plus seulement souhaitable mais nécessaire, pour éviter que les « victimes de l’automatisation » ne se retrouvent sans ressources ni représentation.
Une révolution qui ne peut être gouvernée avec de vieilles idées
Les hypothèses ne manquent pas : du socialisme participatif de Piketty – avec une dotation en capital pour les jeunes adultes financée par une fiscalité progressive sur la fortune – aux formes de web tax ou d’impôt Ia destinés à financer un revenu de base. Jusqu’à la perspective, loin d’être farfelue, d’un revenu minimum européen, qui pourrait enfin donner corps à l’idée de l’Union comme communauté et pas seulement comme marché.
L’arrêt du Tribunal de Rome nous dit finalement quelque chose de simple et en même temps inquiétant : cette révolution a déjà commencé et ne peut pas être gouvernée avec les vieilles catégories mentales, sociales et politiques. Pour cela, un changement radical de paradigme est nécessaire, car cela nous concerne tous. Même celui qui écrit ces lignes, qui – qui sait – a peut-être déjà été, au moins en partie, remplacé dans le traitement de cet article par un outil d’intelligence artificielle.
Rome, designer licencié et remplacé par AI : pour les juges c’est légitime – par Arianna Cerone