La sécurité comme prétexte : voilà comment Trump et l’ICE normalisent la violence d’État
À Minneapolis, une femme a été tuée par un agent de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE). Selon la version officielle, les policiers ont agi pour prévenir une menace terroriste, mais les vidéos montrent autre chose : un conducteur tente de déplacer la voiture qui bloque la route ; peu de temps après, un policier masqué lui tire une balle dans le visage. Elle s’appelait Renée Nicole Good, elle avait 37 ans.
Était-ce le geste incontrôlé d’un seul agent ou est-ce le résultat d’une trajectoire ?
Née comme une agence chargée de faire respecter les lois sur l’immigration et les frontières, avec des tâches limitées et une fonction principalement administrative, l’ICE est devenue à partir de 2025 un appareil de sécurité intérieure à part entière, doté de pouvoirs étendus, de ressources démesurées et de marges d’action qui dépassent celles de toute autre agence fédérale. La répression des migrations n’est plus son seul horizon, mais le prétexte juridique pour exercer une présence armée permanente sur le territoire national.
Ice, la petite armée de Trump
Depuis que Trump est revenu à la Maison Blanche en promettant de réprimer l’immigration, il y a eu une vaste campagne de recrutement qui, selon de nombreux critiques, s’est faite au détriment de la formation. Ice compte désormais 22 mille unités, soit plus du double des quelque dix mille en service début 2025. Souvent soutenue par les « soldats du dimanche » de la Garde nationale, l’agence a été déployée dans les métropoles dirigées par les démocrates (Chicago, Los Angeles, Washington, New York, La Nouvelle-Orléans et Portland) dans le but d’arrêter les « sans-papiers » en menaçant de déportations massives. Selon des groupes tels que l’American Civil Liberties Union, ils ont une culture « paramilitaire », une perception alimentée par l’utilisation de masques pour maintenir l’anonymat et la gâchette facile du gouvernement fédéral. À Portland, Trump avait utilisé Ice de manière sensationnelle en 2020, lorsque le déploiement massif de 1 500 fédéraux avait radicalisé les manifestations, polarisé l’opinion publique et renforcé le récit trumpien d’une ville en proie au chaos urbain et au besoin d’« ordre ».
L’ICE fonctionne désormais comme une véritable force paramilitaire, avec une chaîne de commandement concentrée dans le pouvoir exécutif, des normes opérationnelles agressives et une culture qui récompense davantage l’initiative coercitive que le respect des garanties constitutionnelles. Le résultat est une institution qui ne ressemble plus à un organe d’État de droit, mais plutôt à une structure de sécurité conçue pour procéder à des arrestations massives et à des détentions indéfinies.

Cette transformation s’est accompagnée d’une expansion financière sans précédent. A la dotation ordinaire, déjà de l’ordre de 10 milliards de dollars par an, s’est ajouté un financement extraordinaire qui portera les ressources globales à des niveaux comparables à ceux des budgets militaires des puissances régionales.
D’un point de vue institutionnel, l’ICE répond presque exclusivement à l’exécutif. Les juges d’immigration ne font pas partie d’un pouvoir indépendant, mais sont intégrés au sein de l’administration fédérale. La direction de l’agence est confiée à un directeur par intérim nommé sans passage par le Sénat.
Sur le terrain opérationnel, les agents agissent souvent sans identification et le visage couvert. Des documents internes parlent de la normalisation des arrestations « collatérales » : des personnes indésirables qui se trouvent tout simplement au mauvais endroit. Les objectifs sont numériques et non juridiques. Des milliers d’arrestations quotidiennes deviennent un indicateur de performance, tandis que les garanties constitutionnelles passent au second plan comme des nuisances procédurales.

Ce qui rend le système encore plus inquiétant, c’est l’infrastructure technologique qui le supporte. ICE utilise un logiciel développé par Palantir Technologies pour fusionner et analyser des masses de données hétérogènes : archives fédérales, informations commerciales, suivi numérique, données de localisation. Cette architecture permet de construire des profils, d’identifier des connexions, d’anticiper des mouvements. La surveillance est présentée comme un outil défensif contre les soi-disant « menaces internes », mais en pratique elle permet de sélectionner et de cibler des individus avant même qu’un crime ne soit constaté. Ce n’est plus l’action qui engendre le soupçon : c’est le soupçon qui engendre l’action. Nous sommes en « Rapport minoritaire ».
Cette approche coïncide avec la vision du monde de Palantir et de ses fondateurs, Peter Thiel et Alex Karp. Thiel considère notamment l’État-nation comme une structure en déclin, bloquée par des procédures démocratiques, une redistribution et des contraintes juridiques incompatibles avec l’accélération technologique. De ce point de vue, la démocratie libérale ne protège pas la liberté, mais l’entrave. L’ICE s’inscrit dans ce schéma comme dispositif de gestion coercitive du surplus humain : des populations considérées comme superflues, imprévisibles ou incompatibles avec la nouvelle structure économique et sociale. Il ne s’agit donc pas d’une agence incontrôlable, mais d’un rouage fonctionnel d’un projet plus vaste, dans lequel la force publique prépare le terrain à un pouvoir qui s’exerce de moins en moins par le droit et de plus en plus par la surveillance.
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Aujourd’hui, l’ICE incarne la fonction répressive d’un État que Thiel dit vouloir vaincre, mais qui entre-temps s’arme et se radicalise. Tandis que la médiation démocratique est délégitimée, l’appareil de pouvoir est renforcé et automatisé. C’est là que se manifeste la contradiction dans l’administration Trump : l’État ne doit pas être préservé comme un espace de droits, mais utilisé comme une plateforme transitionnelle de coercition, capable de garantir la sécurité et la discipline pendant que le pouvoir réel se déplace ailleurs, vers les infrastructures privées, la surveillance technologique et les oligarchies cognitives.
En ce sens, l’ICE n’est pas une anomalie du système, mais l’une de ses formes les plus avancées. Et la mort de Renée Nicole Good est la conséquence inévitable d’une structure qui a repoussé les limites de ce qui est acceptable.
Lorsqu’une milice fédérale armée, technologiquement renforcée et politiquement protégée opère sans transparence ni véritables contre-pouvoirs, le risque n’est pas celui d’abus occasionnels : nous sommes confrontés à la normalisation de la violence comme méthode de gouvernement.