"Coeur sans berceau" de Federica Santuccio. Le deuil invisible d’une femme : pourquoi parler d’avortement devient un acte d’amour

Alexis Tremblay
Alexis Tremblay

Mère de ceux qui ne sont jamais nés. Une voix jeune et déjà adulte, capable d’habiter la parole comme espace de vérité. Federica Santuccio – actrice, auteure, scénariste – a publié sur Amazon « Cœur sans berceau », un livre né d’une blessure : un avortement interne qui a redessiné la frontière entre elle et la vie.

Dans ces pages, la perte cesse d’être un tabou et devient un langage : intime, clair, nécessaire. C’est un voyage dans l’indicible, mené avec une voix qui ne cherche pas la consolation mais la présence. « L’écriture m’a sauvé, cela m’a permis de donner un nom à la douleur. » C’est la phrase qui devient manifeste. Ici se condense le sens de l’œuvre : un art qui n’est pas un refuge et qui n’est pas un ornement mais un acte vital, un geste qui permet de regarder la douleur sans reculer.

La blessure qui génère la voix

La première grossesse se termine sans avertissement. Le corps se souvient, l’esprit se vide, l’identité se fissure. De ce vide naît une prose qui n’élève jamais la voix, mais qui vibre comme un cœur qui bat encore « sans berceau ». Cœur sans berceau est la tentative de donner forme au silence, de donner compagnie au deuil, de dire au lecteur : tu n’es pas seul.

Santuccio donne à son expérience une valeur politique – au sens le plus élevé du terme : partager pour dissoudre l’isolement, transformer la douleur en connaissance. « L’art était mon salut. » Et cette phrase éclaire tout le livre : la page comme acte de résistance à la déshumanisation de la douleur.

Qui est Federica Santuccio

Romane, née en 1992, Federica Santuccio est née dans l’art. Il chante à l’âge de quinze ans sur Rai Uno, puis choisit le théâtre, jusqu’à obtenir son diplôme de l’Accademia Artisti en 2019. L’écriture est cependant sa ligne secrète : en 2017, il publie La Clé bleue, un roman autobiographique ; en 2021 100 salles n’ont jamais ouvert, d’où est né un court métrage ; en 2024 You, Artist, un journal qui invite le lecteur à créer avec elle.

Entre temps, il cosigne le scénario du long métrage La mia luce avec Francesco Marchina et débarque sur le tournage de Pompéi – la série (Prime Video), devenant l’un des nouveaux visages de la deuxième saison. En 2024, il reçoit le Vincenzo Crocitti International Award (Vince Award) en tant que talent émergent pour Tu, Artista. Son parcours ne sépare jamais les langues : il les entremêle, les met en dialogue, cherchant à chaque fois une nouvelle manière de dire la vérité.

Le livre : Cœur sans berceau

« J’ai toujours rêvé d’avoir un enfant et de fonder ma propre famille. J’avais rencontré l’homme idéal, mais nous n’avions encore rien prévu. J’ai découvert que j’étais enceinte par hasard et à partir de ce moment-là, j’ai voulu cet enfant de tout mon être. »

C’est ce que dit Federica. Mais ensuite l’obscurité. Après l’avortement et le curetage, il reste un corps qui ressemble à celui du post-partum – mais avec une terrible différence : il n’y a personne dans les bras. Et il n’y a aucun endroit où l’on puisse s’en souvenir, car à neuf semaines et trois jours, « ce n’est pas autorisé ». De cette absence naît un livre nécessaire.

Un texte qui rend « la douleur secrète, les larmes invisibles, la solitude qui serre l’âme », mais aussi la lumière qui résiste – fragile, mais inébranlable. C’est un pacte avec les femmes qui ont vécu la perte : une invitation à donner voix au deuil, à trouver compagnie dans le silence, à chérir l’amour qui continue de battre même s’il n’a pas de berceau.

« Ce livre – écrit l’auteur – s’adresse à toutes les mères de ceux qui ne sont jamais nés. Parce que la vie, malgré tout, trouve toujours le moyen de nous rendre ce que nous méritons ». Il ne s’agit pas d’un mémoire thérapeutique, mais plutôt d’une grammaire du traitement qui tente de rendre partageable la douleur privée, sans l’adoucir ni la rendre spectaculaire. Avec un gloss qui devient universel : La différence se fait par la façon dont nous choisissons de réagir. C’est le plus grand souhait que je souhaite adresser à ceux qui souffrent ou recherchent leur propre guérison intérieure : ne jamais abandonner. La vie, malgré tout, trouve toujours le moyen de nous rendre ce que nous méritons. »

Parler d’avortement sans voile : l’esthétique des soins

Depuis ses débuts avec The Blue Key to You, Artist, la cohérence de Santuccio est claire : l’art comme pratique de guérison. Ses œuvres ne recherchent pas le spectacle mais la proximité : la parole comme acte d’amour, comme espace partagé.

Dans le court métrage T’imagina still (2024), écrit et interprété par elle, le thème de la maternité perdue revient sous forme visuelle, signe que son langage traverse tous les médiums sans se perdre. « Interpréter cette histoire – avoue-t-il – c’était comme regarder à l’intérieur de moi-même. C’était ma vie, ma blessure. Mais le cinéma, comme l’écriture, sert ce but : dire la vérité. » Parler ouvertement, sans euphémismes, de l’avortement spontané reste un geste révolutionnaire. Avec Cuore senza berceau, Federica Santuccio construit un lieu de reconnaissance, un langage pour ceux qui sont restés trop longtemps silencieux. Il n’y a pas de chichi, il y a de la précision. Il n’y a pas de pitié, il y a de la présence. Écrire – traverser, ne pas oublier. Dans un monde partagé entre pudeur et spectacle, Santuccio choisit la troisième voie : la guérison du langage.

C’est une littérature de proximité, qui ne craint pas la vérité et ne cherche pas de refuge. Un lieu de proximité, qui ne simplifie pas la douleur mais l’habite. C’est une position rare et, précisément pour cette raison, nécessaire : le lecteur ne reçoit pas d’explications mais de la compagnie. Et peut-être qu’en cette compagnie, la guérison commence déjà.