C’est la Chine qui dicte le rythme
Nous avions déjà expliqué comment, selon le nouveau document « Stratégie américaine pour la sécurité nationale » publié par la Maison Blanche en décembre dernier, le seul adversaire mondial de la superpuissance américaine est la Chine et quels efforts l’Amérique de Trump doit déployer pour gagner toujours plus d’influence et de pouvoir dans la région indo-pacifique et maintenir l’hégémonie de l’hémisphère occidental. Il est cependant dommage que Donald Trump se soit rendu à la rencontre avec le président de la République populaire de Chine Xi Jinping dans une position extrêmement difficile, en raison du conflit iranien, après avoir commis un crime grave : avoir provoqué le désordre et l’incertitude économique – voire une véritable catastrophe énergétique – suite à la fermeture du détroit d’Ormuz.
Des roses, des sourires et pas de signatures : le sommet américano-chinois laisse Trump bredouille
Le sommet lui-même n’a abouti à aucun accord. Donald Trump a été accueilli avec tous les honneurs dus au chef de l’État de la plus grande superpuissance mondiale. Il a pu profiter de la vue sur le magnifique jardin de la résidence de Xi, le Zhongnanhai – il semble que le dirigeant chinois fera livrer à la Maison Blanche de magnifiques roses qui ont impressionné Trump – et a pu amener avec lui tous les principaux représentants du monde des affaires américain, principalement les grands patrons de la technologie, avides de nouveaux accords commerciaux et économiques avantageux. Mais au final, il n’a pas conclu de véritable affaire.
La réunion a donné lieu à une série d’accords qui, même s’ils ne résolvent pas les tensions structurelles entre les deux puissances, témoignent d’une volonté mutuelle de stabiliser la confrontation. Bref, une sorte de phase d’étude, mais pas de signature ni d’engagement concret. Sur le plan économique, le résultat le plus significatif concerne une détente commerciale partielle. Washington a accepté d’assouplir certaines restrictions sur les biens technologiques non sensibles, tandis que Pékin a promis une augmentation des importations de produits agricoles américains et une plus grande ouverture aux entreprises étrangères dans certains secteurs. Sur le plan géopolitique, Trump et Xi Jinping ont réitéré leur engagement à maintenir des canaux de communication ouverts sur des dossiers sensibles comme Taiwan et la mer de Chine méridionale, dans le but déclaré de prévenir les incidents militaires. Mais l’éléphant dans la pièce – ou devrions-nous dire « le dragon » – est le conflit iranien, car c’est précisément ce qui place Trump dans une position extrêmement faible.
Xi au centre du triangle mondial : entre Poutine et Trump, la Chine donne le ton
D’autant plus que la Chine est désormais le sommet phare d’un triangle qui la voit jongler entre la Russie de Vladimir Poutine et les États-Unis de Donald Trump. Et les deux visites d’État, successives en quelques jours, montrent au monde de la manière la plus plastique possible le rôle central que joue désormais Xi Jinping à la table des négociations. La rencontre entre Xi Jinping et Vladimir Poutine, après celle avec Trump, se déroule sur fond d’équilibre délicat dans lequel pèse également lourdement la figure du magnat américain, désormais troisième protagoniste. Pékin envoie un double signal : il n’abandonne pas Moscou, mais se présente comme un interlocuteur central des deux puissances. Xi renforce ainsi son image de leader mondial, visant à dépasser les États-Unis à l’avenir, tout en conservant un profil pragmatique. La Chine profite des difficultés des autres : la guerre en Ukraine affaiblit Poutine, tandis que les tensions au Moyen-Orient détournent l’attention de Washington, qui apparaît aux yeux du monde comme le principal architecte du séisme économique, financier et énergétique qui met l’économie mondiale à rude épreuve. Pendant ce temps, Pékin soutient Moscou de manière concrète, sans rompre avec les autres acteurs internationaux, et répond fermement à la pression commerciale américaine. Si Trump souffre et se montre condescendant à l’égard de Xi, Poutine, de son côté, arrive affaibli tant sur le plan militaire que diplomatique. Malgré cela, l’accord avec la Chine reste vital. Xi l’accueille et le rassure, entretenant ainsi une alliance qui, bien que complexe, continue de reposer sur des intérêts mutuels.
La crise du Golfe bouleverse les équilibres
La troisième guerre du Golfe, avec la crise du détroit d’Ormuz, a donné à la Chine le levier stratégique nécessaire pour renverser la situation et garder le dessus dans les négociations avec les États-Unis de Trump. La crise avec l’Iran a atteint un point où la force militaire américaine ne suffit plus à garantir une issue décisive. Téhéran n’est pas obligé de gagner : il lui suffit de tenir le temps pour transformer le détroit d’Ormuz en son principal instrument de pression contre Washington, au détriment de l’économie mondiale tout entière. L’énergie, l’inflation, le trafic maritime et la croissance asiatique passent par là. Le paradoxe pour les États-Unis est que plus la pression sur Téhéran augmente, plus le poids stratégique d’Ormuz augmente et, par conséquent, le poids de négociation de son ennemi le plus dangereux : la Chine. C’est pour cette raison que la solution militaire apparaît de moins en moins réalisable et que la diplomatie redevient centrale. La Chine est le principal client énergétique de l’Iran et l’un des rares dirigeants capables d’influencer véritablement Téhéran. Pékin ne souhaite pas l’effondrement de l’Iran, utile en tant que partenaire et levier anti-américain, mais il ne souhaite pas non plus une escalade incontrôlée qui nuirait au commerce mondial et, par conséquent, à ses intérêts.
Dans ce scénario, la Chine assume le rôle de négociateur principal entre les parties, gagnant ainsi davantage de prestige face à ses concurrents américains. Présentant Pékin, aux yeux de l’opinion publique mondiale, comme le porteur du dialogue et de la modération, tandis que Washington est un canon libre, dont le seul objectif est de semer le chaos et le bouleversement dans le monde. Pour ces raisons, la crise au Moyen-Orient n’offre à la Chine que des avantages : elle épuise les États-Unis et leur image de leader mondial, détourne Washington de l’Indo-Pacifique – enchevêtré au Moyen-Orient – et renforce le poids mondial de Pékin. De ce point de vue, il y a donc un élément très cher à Xi Jinping : Ormuz et Taiwan commencent à s’entremêler, signalant que le Moyen-Orient et l’Asie ne sont plus deux dossiers distincts mais font partie d’une même confrontation géopolitique. Nous voilà donc à nouveau confrontés à la démolition d’un des piliers de la « Stratégie américaine de sécurité nationale ». Les États-Unis ne peuvent plus traiter la région du Moyen-Orient séparément de la région indo-pacifique. Un dogme tombe et avec lui une grande partie de l’avantage stratégique de l’Amérique. Si nous le voulons, cette situation internationale difficile constitue l’héritage le plus grand et le plus néfaste que cette administration laissera à ceux qui viendront après.