Crans-Montana : l’arrogance du « J’aurais agi différemment »
Au moment d’écrire ces lignes, le nombre définitif de victimes n’est pas encore publié, mais on sait déjà que plus de quarante personnes sont mortes dans le drame de Crans-Montana, pour la plupart très jeunes. Nous ne pouvons qu’essayer de comprendre la douleur atroce que vivent les membres des familles pendant ces heures, en particulier les parents qui ont dit au revoir à leurs enfants en quittant la maison, ignorant que ce serait la dernière fois qu’ils les verraient vivants. Il est inévitable que, dans des circonstances aussi dramatiques, ces parents sombrent dans l’abîme de la culpabilité, du « ce qui serait arrivé si… ». « Peut-être que j’aurais dû l’empêcher de sortir », « peut-être qu’elle était encore trop jeune pour fêter le réveillon seule ».
Le blâme
Mais ce qui est beaucoup moins compréhensible, c’est que ces accusations émanent de tiers, notamment d’inconnus sur les réseaux sociaux. En fait, au moment même où la nouvelle de la tragédie se répandait, la dynamique habituelle de rejet de la faute sur les victimes s’est déclenchée. La première concerne la vidéo dans laquelle on voit des garçons filmer l’incendie avec leur smartphone. Beaucoup ont interprété ce comportement comme une preuve supplémentaire d’une jeunesse « lobotomisée » par les médias sociaux, plus soucieuse de créer du contenu potentiellement viral que d’essayer de se sauver. Il y a peut-être une part de vrai dans cette considération, mais il faut aussi dire que l’incendie s’est propagé rapidement et qu’il n’a pas été facile de se rendre compte immédiatement de la gravité de ce qui se passait. Certains ont peut-être pensé : « Ce n’est qu’un petit incendie, bientôt quelqu’un du club arrivera avec un extincteur et l’éteindra ». Sommes-nous vraiment sûrs qu’à leur place nous aurions réagi avec plus de clarté ? Et c’est ici qu’intervient la deuxième accusation visant les victimes : « Ils devaient tous être ivres et drogués, c’est pour cela qu’ils n’ont pas eu le temps de s’enfuir. »
Le droit à ses propres expériences
Encore une fois, ce n’est que pure spéculation. Et même si c’était le cas ? N’a-t-on pas le droit de se débrancher le temps d’une soirée et de se laisser aller, peut-être en utilisant une substance psychotrope ? En Suisse, entre autres, il est légal d’acheter du vin et de la bière à partir de 16 ans. Ensuite, comme nous l’avons mentionné, il y a ceux qui ont pointé du doigt les parents, coupables d’avoir permis aux garçons et aux filles mineurs de quitter la maison. Cette critique apparaît également complètement déplacée, à la fois compte tenu du moment que vivent ces familles et parce que ce récit renforce une tendance éducative dangereuse : celle de l’hyperprotection et de l’hypercontrôle. Empêcher un adolescent de sortir le soir du Nouvel An pour fêter la Saint-Sylvestre entre amis dans un club est-il vraiment le bon choix ? Avec le recul, dans ce cas, tout le monde dirait oui.
Mais la vérité est qu’il n’y a rien de mal à permettre à un enfant de vivre ses propres expériences sociales et développementales ; en fait, il serait probablement beaucoup plus risqué de l’en empêcher. S’il y a un coupable, il faudra le rechercher auprès des propriétaires et gestionnaires des lieux, qui devront démontrer que la structure était aux normes et que les mesures de sécurité étaient adéquates. Alors pourquoi continuons-nous à blâmer les victimes ? Peut-être parce que cela nous donne l’illusion de contrôler des événements qui nous terrifient, mais qui en même temps sont presque impossibles à prévoir.
Se sentir supérieur
Ou peut-être parce que nous avons besoin de nous sentir supérieurs, de nous convaincre que nous, à leur place, en tant que parents ou en tant qu’enfants, nous nous serions mieux comportés. Nous aurions été plus intelligents, plus rapides, plus prudents, plus courageux. Ou encore, que nous n’y serions jamais allés, car nous préférons rester en sécurité chez nous, peut-être seuls (une affirmation parfois aussi dictée par l’envie sociale). Dans tous les cas, on apprend à respecter la douleur des autres et à suspendre son jugement. Car face à des drames d’une telle ampleur, la nécessité de rejeter la faute sur les victimes en dit souvent plus sur nos craintes que sur nos responsabilités réelles.