la découverte qui défie la biologie

Alexis Tremblay
Alexis Tremblay

Une mère peut donner naissance à une progéniture de différentes espècesen même temps? Deux frères peuvent-ils donc appartenir à deux espèces différentes, alors qu’ils ont la même mère ? Apparemment, oui, si vous êtes une fourmi. Nouvelle recherche publiée dans la revue Nature en septembre 2025 (« Une mère pour deux espèces via le clonage croisé obligatoire chez les fourmis ») met en lumière un cas passionnant qui relie génétique et études de population : celui de Fourmis moissonneuses ibériques. On a découvert que l’espèce Messor Ibericus, donne naissance à une progéniture appartenant à la fois à l’espèce parente et à une autre espèce nommée Maître structeur. Même genre alors (Messor), mais des groupes évolutifs distincts, séparés de l’au-delà 5 millions d’années d’évolution et qui occupent des zones (zones de répartition) encore, pour la plupart, distinctes. La reine de la fourmi ibérique est en effet capable de pondre des œufs deux espèces distinctes assurer la structure sociale au sein de la colonie : s’accouple avec les hommes d’une autre espèce qui alors clonerpour créer des fourmis ouvrières. Il s’agit du premier cas décrit de parasitisme sexuel dans le règne animal, une découverte qui donne du fil à retordre aux zoologistes et aux généticiens, obligeant la communauté scientifique à revoir les vieux dogmes de la biologie.

Différentes fourmis… pas seulement d’un seul coup d’oeil

À l’école, on nous apprend que dans la nature, il existe de nombreux types de reproduction, que les organismes peuvent être haploïdes, diploïdes, polyploïdes, qu’ils ont cycles de vie complexesdes langues et des structures sociales que nous pouvons à peine comprendre. Cependant, nous sommes presque certains d’une chose : un nouvel organisme peut toujours et uniquement de la même espèce descendre d’une espèce. Nous connaissons l’existence des hybrides et jusqu’ici tout va bien, mais la logique vacille lorsqu’il s’avère que une mère peut avoir une progéniture qui est « la moitié » de la même espèce et « la moitié » d’une autre. Ce serait comme dire qu’un cheval peut donner naissance à la fois à des chevaux et à des zèbres, d’une part.

En observant quelques fourmilières, le biologiste évolutionniste Jonathan Romiguier et son équipe deUniversité de Montpellier avons remarqué des différences importantes entre les individus de M. ibériquela fourmi moissonneuse ibérique. Nous ne parlons pas des différences typiques entre la reine et son groupe d’ouvrières, mais de quelque chose de beaucoup plus complexe.

Bien qu’il s’agisse d’organismes plutôt connus dans le domaine biologique, ils ne cessent de surprendre : certains les hommes (en minorité numérique par rapport aux femmes) étaient couverts par un cheveux très épaisd’autres étaient glabre. Mais ce n’est pas tout. Les analyses des individus ont révélé une énorme différence dans leur empreinte génétique: les mâles poilus appartenaient à l’espèce étudiée tandis que les mâles glabres appartenaient à uned’autres espèces, Maître structeur.

fourmi duveteuse mâle

Intrigués, les chercheurs ont procédé à des analyses encore plus approfondies : l’ADN examiné montre que les fourmis travailleurs, tous hybridesils devaient avoir une reine ibérique pour mère M. ibérique et pour père un mâle de M. structeur.

Rien d’apparemment très inhabituel, si ce n’est que les populations de M. structeur ne correspondent pas aux gammes, aux zones de distribution, des M. ibérique. La question se pose donc spontanément : s’ils vivent dans des zones différentes, d’où viennent les mâles des deux espèces ? De la même mèrela reine, qui a donné naissance à des mâles de deux espèces distinctes.

Une reproduction qui défie les lois de la biologie

Le monde des insectes est très complexe et comprend des méthodes de reproduction allant de clonage (reproduction asexuée) à divers modes d’accouplement (reproduction sexuée) dans lesquels l’union du mâle avec la femelle est envisagée. Dans le cas des fourmis, c’est pendant la vol de mariage que la reine s’accouple avec des mâles ailés, puis en préservant la graine mâle pour toute la durée de sa vie. Cependant, dans notre cas, le couple de départ n’est pas constitué d’individus de la même espèce mais de individus de différentes espèces.

Selon les chercheurs, les reines M. ibérique ils ont besoin de mâles M. structeur pour donner la vie aux travailleursmais d’abord ces mâles doivent être « créés » pour eux-mêmes en utilisant du sperme conservé, en fait, les cloner. Grâce à un procédé encore peu connu, la reine clone l’ADN du sperme conservé, supprime son propre matériel génétique et pond des œufs qui, une fois éclos, donnent naissance à un mâle d’une autre espèce (différente de celle de la mère). Ce mécanisme, défini clonage interspécifiqueimplique des « enfants mâles prisonniers » qui sont interdépendants de la mère et de la colonie elle-même.

C’est donc possible créer des hybrides à partir d’une seule femelle? Il semble que oui. Pour le confirmer, l’équipe de recherche a récupéré, observé et suivi quelques reines en laboratoire en l’absence totale de mâles. Les résultats ont confirmé ce qui a été dit : les reines de l’espèce M. ibérique ont pu générer, sans aucun partenaireindividus mâles appartenant à une autre espèce, M. structeurd’individus de sexe masculin M. ibérique et la caste hybride des travailleurs.

Hypothèses évolutionnistes et xénoparité

Les résultats de l’étude nous amènent à réfléchir sur parasitisme sexuelune condition qui a évolué vers un cas naturel de clonage interspécifique. Le résultat est une lignée exclusivement masculine, clonée à travers des gamètes de différentes espèces. Les femelles qui présentent ce mode de reproduction sont appelées xénoparece qui veut dire que ils donnent naissance à d’autres espèces dans le cadre de leur cycle de vie.

Les résultats obtenus amènent les scientifiques à réfléchir plus avant à une question déjà largement débattue : qu’entend-on réellement par « espèces » et quel sens y a-t-il à les encadrer, à les décrire et à les définir de manière rigide comme nous l’avons fait dans le passé ? Peut-être que nous devrions revoir la notion d’identité, de l’individuarrêtez de vouloir tout étiqueter de manière rigide car dans la Nature les frontières sont labiles et mutables. Il y a encore beaucoup à apprendre !