Tokens et stablecoins : le plan pour renforcer la finance numérique européenne

Alexis Tremblay
Alexis Tremblay

Maintenir les investissements, le développement technologique et l’innovation en matière de paiements en Europe, en renforçant la compétitivité des marchés financiers et en réduisant la dépendance à l’égard des infrastructures étrangères.

C’est l’objectif que devrait viser l’Union européenne selon une résolution approuvée par le Parlement européen lors de la dernière plénière, un texte non législatif qui indique à la Commission européenne et aux États membres la direction à suivre dans le développement de la finance numérique. Parmi les priorités à aborder, selon la résolution « sur les actifs numériques – défis pour la compétitivité et l’intégrité du système financier de l’UE », figurent la généralisation de la tokenisation des instruments financiers, le soutien aux pièces stables libellées en euros, le développement de l’euro numérique et le renforcement des contrôles sur les risques liés aux crypto-actifs.

Un marché qui reste en Europe

Pour les députés, l’UE a déjà acquis un avantage concurrentiel, puisqu’elle a été parmi les premières grandes économies à se doter d’un cadre réglementaire spécifique pour les crypto-actifs à travers le règlement MiCA, le règlement européen sur les marchés des crypto-actifs. Mais aujourd’hui, cet avantage risque de s’éroder si les entreprises, les investissements et le développement technologique se déplacent vers d’autres marchés.

C’est pourquoi le Parlement appelle à la création d’un « environnement réglementaire prévisible et favorable à l’innovation », jugé essentiel « pour garantir que les investissements et le développement technologique restent au sein de l’UE » et pour renforcer la compétitivité des marchés financiers et des systèmes de paiement en euros.

Selon les députés, la Commission devra également éviter de fragmenter le marché unique avec des règles nationales divergentes et privilégier un cadre harmonisé facilitant le développement de nouveaux services financiers numériques.

Finance numérique

L’un des piliers de la stratégie est la tokenisation, c’est-à-dire la transformation d’instruments financiers tels que les actions et les obligations au format numérique. En pratique, au lieu d’être gérés par des systèmes traditionnels, ces titres sont inscrits sur un registre numérique partagé, ce qui rend les échanges plus rapides, plus transparents et difficilement modifiables.

Le règlement européen sur les marchés de crypto-actifs, connu sous le nom de règlement MiCA et entré pleinement en vigueur en décembre 2024, divise les stablecoins en deux catégories : les tokens liés à des actifs, rattachés à un mélange de devises ou d’actifs, et les tokens de monnaie électronique, rattachés à une seule monnaie officielle, comme l’euro.

Sur ces derniers, le règlement MiCA impose une restriction précise, que le Parlement rappelle explicitement : il interdit aux émetteurs « d’accorder, directement ou indirectement, des intérêts en rapport avec des jetons de monnaie électronique ». Celui qui possède un stablecoin ne reçoit donc pas de rémunération comme ce serait le cas pour un dépôt bancaire et n’est en outre pas couvert par les systèmes de garantie des dépôts, car ces actifs n’ont pas d’accès direct aux banques centrales.

Mais le Parlement souligne que la transformation numérique ne change pas la nature juridique de ces instruments : un titre tokenisé doit garantir les mêmes droits qu’un titre traditionnel, afin d’éviter les arbitrages réglementaires et de protéger les investisseurs.

Selon la résolution, cette évolution pourrait rendre les marchés de capitaux plus efficaces, réduire les coûts opérationnels, accroître la transparence et faciliter les investissements transfrontaliers. Un exemple concret est celui d’une obligation émise sous format numérique qui pourrait être transférée et réglée quasiment en temps réel entre investisseurs de différents pays, réduisant ainsi les délais et les coûts de transaction.

Pièces stables en euros

Un autre point central concerne les stablecoins, une catégorie particulière de crypto-actifs dont la valeur est liée à une monnaie, comme l’euro ou le dollar, ou à d’autres actifs, pour éviter les fortes fluctuations typiques de nombreuses cryptomonnaies.

La résolution exprime son inquiétude quant à la croissance des pièces stables libellées en dollars américains, estimant que leur domination pourrait « affaiblir la souveraineté monétaire de l’UE, accroître les risques pour la stabilité financière, saper la transmission de la politique monétaire et exacerber les dépendances aux paiements extérieurs ».

C’est pourquoi le Parlement encourage le développement des jetons de monnaie électronique libellés en euros, déjà prévu par le règlement MiCA. L’objectif est d’encourager des paiements transfrontaliers plus rapides et moins chers, de renforcer le rôle international de la monnaie unique et de soutenir la compétitivité du secteur financier européen. Dans le même temps, les députés demandent des règles communes sur la gestion de la liquidité et des éventuelles crises, afin de limiter les risques pour le système.

Euro numérique et infrastructures européennes

La résolution soutient également les travaux de la Banque centrale européenne sur l’euro numérique, tant dans la version destinée aux citoyens que aux opérateurs financiers.

Le Parlement soutient en particulier les projets expérimentaux Pontes et Appia, qui visent à rendre les transferts d’argent et la réalisation de transactions financières plus rapides et plus sûrs grâce à de nouvelles infrastructures numériques basées sur la monnaie de banque centrale. La demande adressée à la Commission et à la Banque centrale européenne est que les futures solutions soient compatibles avec les nouvelles infrastructures numériques et « assurent une complémentarité avec le cash ».

Les députés expriment également leur inquiétude quant à la forte dépendance de l’Union à l’égard des fournisseurs d’infrastructures technologiques basés en dehors de l’Europe et demandent que l’évolution des politiques américaines en matière d’activités numériques soit étroitement surveillée.

Les risques

Outre les opportunités, le texte énumère une série de risques que la Commission devrait surveiller attentivement. Le premier concerne l’utilisation de crypto-actifs pour contourner les règles de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme : le Parlement appelle à « renforcer les outils de surveillance, les règles d’application et de conformité » pour faire face à ces risques, y compris des contrôles plus rigoureux de l’identité des clients. La seconde concerne les crypto-actifs non garantis par aucun actif sous-jacent, qui restent, par nature, plus volatils et risqués que les autres catégories.

Le troisième, plus structurel, est la dépendance européenne à l’égard de fournisseurs externes pour les infrastructures de registres distribués : les députés « déplorent la dépendance de l’UE à l’égard des prestataires de services de pays tiers » et demandent que l’attitude de l’administration américaine à l’égard des activités numériques soit suivie avec une attention particulière, compte tenu des implications pour la compétitivité européenne dans le secteur.

La résolution appelle donc à des outils de contrôle plus efficaces, à des procédures d’identification des clients plus rigoureuses et à une utilisation accrue des mêmes technologies numériques pour identifier et bloquer les transactions illicites.