Il existe une condition psychophysique où l’on tombe malade ponctuellement le week-end ou au début de ses vacances : on l’appelle « le mal des loisirs ». Imaginez la scène : des journées de travail chargées, des délais, du stress, des repas rapides et peu de sommeil. Puis vient enfin le vendredi soir ou le premier jour des vacances d’été. Vous vous asseyez sur le canapé, vous vous détendez et les voilà : maux de tête, fatigue ou ce picotement gênant dans la gorge qui annonce la grippe. Vous avez tenu bon dans les pires moments et vous tombez malade en ce moment. Mais comment est-ce possible ?
Ce n’est pas une coïncidence : c’est une condition dans laquelle certains symptômes physiques, tels que migraines, fatigue chronique, douleurs musculaires, nausées et symptômes pseudo-grippauxapparaissent juste au moment où le stress au travail cesse et que le corps passe enfin en mode repos. Le paradoxe est que cette condition contraste fortement avec la quasi-absence de symptômes pendant la période de travail. Au milieu du stress, nous allons bien ; dès qu’on s’arrête, le corps semble céder.
La « maladie du temps libre » existe-t-elle vraiment ?
Une équipe de chercheurs a donné une dignité scientifique à cette dynamique Psychologues néerlandais de l’Université de Tilburg, dirigée par le professeur Annonce Vingerhoets. Au début des années 2000, ils ont analysé un échantillon représentatif de la population néerlandaise pour étudier l’ampleur de ce phénomène. Les données de l’étude ont montré que :
- à propos 3% de la population (hommes et femmes) ont déclaré être tombés malades lorsqu’ils se reposaient ;
- les symptômes apparaissaient généralement dans deuxième ou troisième jour de pause ;
- dans les formes chroniques, le phénomène pouvait durer des années (souvent plus de 10) et était souvent associés à des périodes de forte pression psychophysique.
Puis, en 2007, Vingerhoets a développé un modèle « biopsychosocial » pour expliquer le phénomène plus en détail : dans son article scientifique « Le mal des loisirs : une perspective biopsychosocialeexplique comment la « maladie des loisirs » n’est pas simplement une réaction du corps, mais une réponse complexe qui implique le système nerveux, le système immunitaire et des facteurs psychologiques.
Autrement dit : le problème n’est pas la « relaxation », mais la façon dont notre corps passe du mode stress au mode récupération.
Pourquoi cela arrive, entre psychologie et biologie : les symptômes les plus courants
Nous le savons tous : sous le stress, nous fonctionnons souvent mieux que nous ne le devrions. Ou plutôt, nous résistons. Lorsque nous vivons des journées intenses, le cerveau se met en marche mode d’adaptationactivant une série de systèmes biologiques qui nous maintiennent performants. Le corps augmente la production de adrénaline et cortisolhormones qui servent à nous maintenir alertes et concentrés, pour faire face aux rythmes frénétiques. C’est un peu comme lorsque l’on soulève une boîte très lourde : pendant que nous la portons, le corps nous fournit l’énergie nécessaire pour le faire sans se sentir fatigué ; lorsque nous le posons sur le sol, nous réalisons combien d’efforts nous avons fourni. Cet état d’alerte artificiel aide à maintenir l’inflammation en veille et soutient notre système immunitaire.
Il y a deux effets que nous pouvons remarquer :
- L’effet « inertie » du stress, ce qui nous empêche de vraiment nous arrêter. Selon le modèle biopsychosocial de Ad Vingerhoets, l’un des aspects centraux du mal des loisirs est difficulté à faire la transition entre les périodes de forte activation et les moments de repos. Après des jours ou des semaines de stress continu, le corps s’habitue à fonctionner à grande vitesse ; c’est-à-dire que l’organisme en maintient un état d’adaptation aux exigences quotidiennes : attention élevée, rythme rapide, récupération réduite. Les recherches sur le stress montrent que cet état ne se termine pas instantanément lorsque le stimulus externe prend fin (le corps ne dispose pas d’un interrupteur marche/arrêt immédiat).
En psychophysiologie, on parle de récupération retardéec’est-à-dire une reprise progressive : les systèmes qui ont supporté la charge de stress mettent du temps à revenir aux niveaux de référence. En d’autres termes, le cerveau continue de se comporter pendant un certain temps comme s’il y avait encore quelque chose à faire : c’est cette sensation étrange quand on est enfin libre, mais on n’arrive pas à se détendre parce qu’on ressent une sorte d’agitation qui nous pousse à l’action. C’est comme un train à grande vitesse : le conducteur freine, mais le véhicule ne s’arrête pas immédiatement. Il continue de rouler sur les voies pendant un moment, avant de s’arrêter complètement. - L’« effet déception », lorsque le corps présente la facture. Après quelques heures, ou tout au plus quelques jours de repos, le cerveau se rend enfin compte que la « menace » est passée et ordonne alors d’arrêter les moteurs. Et c’est là que se passe le psychologue Marc Schoen appelé « l’effet de déception »« , c’est-à-dire l’effet de libération. Les niveaux de cortisol et d’adrénaline chutent. Ce choc chimique soudain, c’est la vraie chose Déclencheurs de symptômes :
– Les vaisseaux sanguins cérébraux, contractés depuis des jours à cause de l’adrénaline, se dilatent soudainement. Cette variation vasculaire soudaine est la cause scientifique du syndrome classique. migraine du week-end;
– le « bouclier » de cortisol tombe soudainement. Tous les iinflammation latente, douleurs musculaires accumulées et virus qui avait été tenu en échec par la biochimie du stress, peut émerger simultanément ;
– de plus, vous pourriez ressentir un effondrement émotionnel ou une profonde tristesse.
Ajouté à tout cela distraction cognitive: Pendant la semaine, nous sommes tellement concentrés sur le travail que nous ignorons activement les signes d’inconfort. Lorsque nous nous déconnectons, l’esprit se libère et nous commençons enfin à percevoir à quel point notre corps est réellement épuisé. Bref, tout ce qui est resté en mode hors ligne peut ressortir. Comme si le corps et le cerveau nous disaient : maintenant que vous n’avez plus à résister, nous pouvons nous occuper de tout le reste.
Qui est-ce que ça frappe ? L’identité de la victime parfaite
L’étude Vingerhoets a mis en évidence un profil psychologique et comportemental très spécifique des personnes les plus exposées au mal des loisirs. Elle ne touche pas tout le monde de la même manière, mais se concentre sur ceux qui présentent certaines caractéristiques :
- Hyper-responsables et perfectionnistes : des gens qui ressentent un énorme fardeau de responsabilité envers leur travail et qui ont du mal à déléguer.
- Les bourreaux de travail (workaholics) : ceux qui vivent selon leur travail, maintiennent un rythme très élevé et ne sont jamais capables de s’éteindre mentalement, même le soir.
- Personnes ayant des difficultés à « changer » : des sujets qui présentent une forte rigidité psychologique pour passer d’une situation de forte activation (travail) à une situation de relaxation totale (vacances). Leur corps ne sait pas gérer le « vide » du temps libre.
Le maladie des loisirs ce n’est pas seulement une matière organique. Il y a aussi la façon dont nous vivons le temps libre. Pour beaucoup de personnes, habituées à des journées marquées par des objectifs, des engagements et des responsabilités, le travail n’est pas que du travail: c’est structure, identité, contrôle. C’est quelque chose qui remplit nos journées, aussi stressantes soient-elles.
Lorsque cette structure est brusquement interrompue – le week-end, en vacances ou pendant une pause – Non seulement le stress disparaît : le système mental qui organisait la journée disparaît également. Et c’est là que le malaise apparaît. En effet, pendant la semaine, l’esprit est constamment occupé et cette hyperactivation fonctionne également comme une sorte de distraction continue. Mais pendant son temps libre, le silence mental augmente et cela peut devenir vraiment insupportable.
De nombreuses personnes déclarent se sentir soudainement agitées dès qu’elles s’arrêtent. Après quelques heures, ils ressentent le besoin de remplir leur temps, de faire quelque chose, d’être productifs. Si votre cerveau a appris que vous en valez la peine lorsque vous le faites, rester immobile peut devenir déstabilisantau point même de culpabiliser, avec une augmentation des symptômes anxieux-dépressifs.
Comment prévenir
La bonne nouvelle est que oui, cela peut être évité ; ou du moins en partie. La clé n’est pas d’éviter le repos, mais éviter les passages brusques. Vingerhoets lui-même suggère de ne jamais passer brusquement de 100 à 0.
Pour « tromper » le corps et atténuer la dégradation hormonale, les experts recommandent alléger la charge les jours précédant les vacancespour ne pas concentrer tout le stress des dernières 48 heures de travail, de maintenir des habitudes de sommeil régulières et surtout de introduire des petits moments de récupération pendant la semaine de travail.
Cela pourrait aussi s’avérer très utile faire une activité physique le vendredi soir ou la dernière journée avant les vacances: L’effort physique limite le stress au travail de manière saine, aidant le corps à libérer progressivement l’adrénaline et à effectuer une transition plus douce vers la relaxation.
Bref, l’essentiel est qu’on ne tombe pas malade quand on est stressé, mais quand on peut enfin se permettre de réaliser à quel point on est stressé.