Parce que la polémique autour de « Al mio Paese » de Serena Brancale n’a aucun sens
À vos marques, partez : premier slogan (ou du moins, en herbe) et première polémique. C’est le cas de Vers mon payschanson de l’actuelle matrone de la nouvelle musique italienne, Serena Brancale, avec Levante et Delia (finaliste du dernier X Factor). Si – comme on l’espérait – il a commencé à faire des victimes en vue de l’été, vous le savez déjà, en général il s’agit d’un recueil de clichés du sud de l’Italie (délibérément présentés ainsi, et les trois auteurs-compositeurs-interprètes viennent des Pouilles et de Sicile) du point de vue, qui est aussi le leur, de l’émigrant qui revient pour les vacances (« Les vacances commencent quand je rentre dans mon pays ») et remarque et apprécie la différence entre la métropole du centre-nord dans laquelle il s’est installé et la petite ville de origine. C’est une carte postale : la slow life, les rassemblements interminables de proches, « les dames sur les chaises », « les lumières toujours allumées », les places, les saints, bref, la sensation d’un monde pur, coincé dans l’après-guerre.
La polémique
Or, vous aurez aussi remarqué qu’ici et là, notamment sur les réseaux sociaux, des polémiques sont apparues autour du texte. En résumé, ce qui leur est reproché, c’est de restaurer, en fait, une image du Sud faite de clichés – qui par nature sont une simplification – à la manière des profils Instagram qui fétichisent le Sud sans le vivre, sauf pendant le temps et les modalités des vacances d’été. Traduite, la réalité qu’ils décrivent n’existerait pas : le Sud est une terre de problèmes, d’abandon, de négligence, de pollution et de dépeuplement, rien que la crèche de Brancale & co., cela vient naturellement sinon ils ne seraient pas partis les premiers, à la recherche de meilleures opportunités. Et puis le « pays », bien sûr, c’est aussi une grande simplification : Naples, Bari et Palerme, parmi tant d’autres, seraient-ils des « pays » ? Mais ne font-ils pas aussi partie du Sud ? Mais ici, c’est justement cette angoisse de réécrire et de corriger une chanson pop qui vise la radio et les slogans – en la considérant donc, faux – cela n’a aucun sens.
Qu’attendons-nous de la musique pop ?
Une étude de marché devrait être réalisée pour déterminer quel segment d’auditeurs sera le plus à même de le pousser – si jamais cela se produit – vers le succès dans les mois à venir. Mais à l’entendre, on peut déjà se permettre une prédiction : des jeunes et très jeunes qui se sont installés dans le Nord pour étudier ou travailler, qui éprouvent la même nostalgie de leur patrie et qui, en général, éprouvent ces sensations à leur retour. C’est à eux qu’il parle Vers mon pays: non pas à ceux qui vivent dans le Sud, qui n’en ont visiblement pas une vision de carte postale (mais qui en a, du lieu qu’ils habitent ?), mais à ceux qui le regrettent, voire l’idéalisent. Est-ce une tromperie ? C’est une perspective : Vers mon pays il ne prétend pas décrire le Sud dans son ensemble, mais seulement les sensations que ressent l’émigrant moyen à son retour chez lui, les mêmes (probablement) que les auteurs. C’est une coupe narrative, rien d’autre. Il raconte un point de vue existant, pourtant éphémère. Cela ne vend pas d’illusions, cela ne mystifie pas la réalité. C’est une chanson, elle répond à une vision partielle du monde. Et ce n’est pas faux en soi, comme ce n’est pas le cas faux parler de « pays » : bien sûr il y a Naples et Palerme, bien sûr il y a des métropoles – avec leurs, sous-entendus, problèmes – mais ici nous ne faisons pas référence à ces contextes ; nous parlons de ceux qui ont grandi, en fait, dans un « pays », et y reviennent, forcer des lectures plus générales est inapproprié, d’abord envers la chanson elle-même.
Tout va bien alors ? Non. En ce sens, le problème est autre et Vers mon pays c’en est encore un autre symptôme. Et c’est : la disparition d’une certaine pop d’auteur, ou du moins de cette capacité à toucher le plus grand nombre et en même temps à éclairer la complexité du monde. Cela me vient à l’esprit Venez danser dans les Pouilles (2008) de Caparezza, un trésor jamais surestimé de notre musique, une pizzica – donc oui, pleine de clichés, du moins en apparence – d’un énorme succès, qui parle ironiquement des problèmes et des contradictions des Pouilles, les « faisant découvrir » au grand public. Bref, il ne s’agit pas de réécrire Vers mon pays sous la dictée, mais la désertification de la musique à l’intérieur et à l’extérieur : d’un côté, à côté de l’autre Vers mon paysil y en a peut-être un autre Venez danser dans les Pouillesmais ce n’est pas là ; de l’autre, pareil Vers mon pays (légitime, c’est une critique de méthode, pas de mérite) cela aurait été bien si cela avait donné plus de place à des sentiments moins plats et unidimensionnels. Ce qui manque, ce ne sont pas tant les problèmes d’un Sud que l’émigrant, en fait, ne voit pas et ne connaît pas, mais une interprétation moins claire, avec quelques maux de ventre, ni une ombre, du retour de l’émigrant au pays. Tout va bien ainsi, tout est parfait (ce qui n’est pas le cas, disons, même dans Bedda Sicile de Délia). Plus que de banaliser le Sud, cela banalise les sentiments à l’égard du Sud. Là encore, ce sont des choix incontestables. Mais il reste quelques regrets pour une musique qui pourrait être plus profonde, plus développée, plus complexe. Le problème est que, chiffres en main, il semble souvent que ce soit le public – celui-là même qui se plaint ensuite de ces descriptions – qui ne veut pas l’écouter.