L’Europe ne compte-t-elle pas ? Le mensonge le plus confortable qu’on se dit
L’Italie ne compte pour rien en Europe, l’Europe ne compte pour rien dans le monde, « l’Occident » est fini. C’est le mantra défaitiste qui résonne partout : talk-shows, réseaux sociaux, discussions familiales. Cela fonctionne parce que c’est simple, émotionnel et surtout pratique : si on « ne compte pas », alors nous ne sommes responsables de rien. On peut se limiter à se plaindre, à attendre, à se résigner.
Le problème est que ce récit est doublement faux. La première : elle confond le fait que le pouvoir a changé avec l’idée qu’il a disparu. La seconde : elle remplace la complexité du monde multipolaire par un conte de fées en bloc – « les Brics contre nous » – où quelqu’un gagne tout et quelqu’un d’autre perd tout. Mais la géopolitique n’est pas un championnat à élimination directe.
Les Brics, par exemple, sont souvent évoqués comme un monolithe. En réalité, ils constituent un ensemble hétérogène, avec des intérêts et des programmes divergents qui ne sont pas toujours compatibles. Il s’agit d’un espace de coordination et non d’une puissance unique dotée d’une stratégie et d’une chaîne de commandement. Et même lorsque la Chine a un plan à long terme, cela ne signifie pas que « tout le reste ne vaut rien ».
L’Europe, qu’on le veuille ou non, reste l’un des grands pôles de la planète : marché, règles, monnaie, capacité industrielle, recherche, réseaux d’infrastructures. Ce n’est pas un détail que des millions d’entreprises dans le monde adaptent aux normes européennes pour vendre sur le marché unique : c’est le pouvoir, même s’il ne ressemble pas au pouvoir qu’on imagine dans les films. C’est un pouvoir « silencieux », fait de règles, de devoirs, de contrôles, de concurrence, de diplomatie commerciale. Cela ne parade pas, mais modifie les comportements et le capital.
L’Italie, dans ce cadre, n’est pas un figurant. Elle compte dans la mesure où elle choisit de rester au cœur du jeu européen : énergie, défense, technologie, chaînes d’approvisionnement, Méditerranée, Afrique, gestion des flux, industrie culturelle, exportations. Si toutefois il se décrit comme « impuissant », il finit par se comporter de manière impuissante : moins d’investissement, moins de vision, plus de dépendance, plus de chantage.
Comment vraiment compter
Le défaitisme n’est pas seulement une erreur d’analyse : c’est un problème politique. Parce qu’il prépare la reddition préventive. Elle transforme tout choix – de la transition énergétique à la sécurité, des politiques industrielles à la recherche – en une nuisance inutile : « les autres décident quand même ». Et c’est là que la propagande, externe ou interne, gagne vraiment : non pas lorsqu’elle vous convainc que le monde va mal, mais lorsqu’elle vous convainc que cela ne vaut pas la peine d’essayer.
Il y a donc une question plus honnête à nous poser : non pas « est-ce que nous comptons ou pas ? », mais « quel genre de pouvoir voulons-nous exercer ? ». L’Europe possède un avantage rare : elle peut encore se permettre de penser en termes de droit, d’alliances, de règles partagées. Mais cet avantage n’existe que s’il est défendu et actualisé, et non s’il sert d’alibi à l’inaction.
Arrêter de se dire que nous sommes « zéro » n’est pas un optimisme naïf. C’est du réalisme. Le monde est compétitif, oui. C’est précisément pour cette raison que la seule chose vraiment suicidaire est de se convaincre que l’on est déjà vaincu.