Alors que l’Union européenne se trouve confrontée au défi de redéfinir la structure de la politique de cohésion dans un monde qui évolue à un rythme vertigineux et ponctué de crises continues, les régions insulaires d’Europe lancent un cri d’alarme pour ne pas être oubliées.
La discontinuité territoriale entre les îles et le reste du continent européen génère constamment une augmentation des coûts et risque de priver des territoires entiers des bénéfices d’une pleine participation au marché unique. C’est pour cette raison qu’un changement de rythme s’impose.
« Nous sommes tous conscients que nous vivons une phase extrêmement délicate, mais nous voulons une Europe plus forte et donner de la force au processus d’intégration européenne. Nous ne pouvons pas perdre de vue les territoires et les communautés », explique la présidente de la Région Sardaigne, Alessandra Todde.
Le débat sur l’avenir des régions insulaires ne peut plus être traité comme une question de niche, mais représente le test de la stabilité de la politique de cohésion et du projet d’intégration européenne dans un scénario international de plus en plus instable.
La compétitivité européenne commence par les territoires
Le droit de rester
La Sardaigne s’est positionnée comme leader de cette réflexion, en proposant une vision qui tente de saper la rigidité de la bureaucratie européenne. La critique formulée par Todde est profonde et concerne l’essence même de la politique européenne de cohésion, à savoir la réduction des disparités de développement entre les régions des États membres.
« Les objectifs de cohésion ne peuvent pas continuer à être une prérogative exclusive de la politique de cohésion », précise le président de la Région Sardaigne, appelant à un véritable saut dans la qualité institutionnelle. « Je vais l’expliquer par une image : il faut briser les parois de verre qui séparent la politique de cohésion de toutes les autres politiques de l’Union européenne ».
Pour des îles comme la Sardaigne, le défi repose sur la capacité de garantir à ses citoyens la possibilité de choisir leur propre avenir sans être nécessairement poussés à émigrer pour rechercher de meilleures conditions de vie.
Sur la base des conclusions de rapport sur le marché unique par l’ancien Premier ministre italien Enrico Letta – mandaté par Bruxelles en 2024 – Todde rappelle l’importance de la « cinquième liberté » de l’espace de libre circulation en Europe : la liberté de rester. « Dans nos territoires géographiquement périphériques et économiquement fragiles, ce droit revêt une importance encore plus grande pour éviter la désertification sociale et économique ».
Il ne s’agit pas de demander davantage de ressources non remboursables, mais de développer une stratégie plus efficace pour l’ensemble du système, qui prenne en compte les régions périphériques et insulaires dans tous les aspects législatifs et politiques. Comme le souligne le président de la Région Sardaigne, « une plus grande péréquation entre les territoires se traduit par un marché intérieur plus solide et une plus grande compétitivité. Un changement de paradigme est nécessaire ».
Le point aveugle des politiques européennes
Cet endroit trouve un rivage sur une autre île, juste au nord de la Sardaigne. En Corse, la présidente de l’Assemblée de la collectivité territoriale française, Marie-Antoinette Maupertuis, dénonce que les îles sont actuellement reléguées dans « un coin aveugle des politiques européennes ».
Même si les Traités fondateurs de l’Union parlent clairement d’une attention particulière pour les régions insulaires, la réalité est bien différente et les institutions bruxelloises se montrent souvent sourdes à ces particularités. Maupertuis est catégorique lorsqu’elle parle de l’insularité comme d’un concept à part entière, d’une condition indépendante des statistiques macroéconomiques.
« Quand vous êtes sur une île, vous êtes sur une île. Pas de si ni de mais. Lorsque les navires et les avions ne sont ni partis ni arrivés pendant la pandémie de Covid-19, nous avons été coupés du reste du monde. »
Pour sortir de cette impasse – qui existait avant la crise sanitaire et perdurait après – le président de l’Assemblée de Corse propose une « clause d’insularité » à appliquer non seulement à la politique de cohésion, mais aussi à toutes les autres adoptées à Bruxelles, « pour obliger à prendre en considération la singularité de ces territoires dans l’application des lois ». Selon Maupertuis, cette considération pour les îles ne doit cependant pas être interprétée comme une compensation passive ou une compensation économique.
« Au contraire, il s’agit d’une stratégie visant à accroître les opportunités que les îles peuvent offrir et à assurer un accès égal au marché unique pour tous les territoires ».
Le prix d’être une île
Certaines données proviennent d’Espagne et quantifient le poids économique de cet isolement. Margalida Prohens Rigo, présidente du gouvernement des Îles Baléares, rapporte que le supplément pour le transport de marchandises vers et depuis les îles « est estimé entre 74 pour cent et 100 pour cent par rapport à celui intracontinental ». Un écart qui risque d’annuler tout effort d’innovation, pour diverses raisons.
« Non seulement cela empêche nos entreprises de rivaliser sur un pied d’égalité au sein du marché unique, mais cela complique également les efforts des administrations publiques pour diversifier l’économie locale. »
C’est pour cette raison que Prohens Rigo insiste sur la nécessité de reconnaître ce handicap dans la pratique lors de l’application de la législation européenne. « Le gouvernement des Îles Baléares a défendu la nécessité d’un régime spécifique pour les îles de l’Union européenne, qui permette de déroger à la règle générale, notamment dans le transport de marchandises. »
La Méditerranée comme prolongement de la cohésion européenne
Productivité et innovation dans les îles du Nord
Même dans les îles du nord de l’Europe, il est demandé à Bruxelles d’étudier et d’appliquer des politiques adaptées aux spécificités de ces territoires. Filip Reinhag, maire adjoint de la région de Gotland, en Suède, rappelle qu’il n’y a pas de croissance et d’intégration européennes sans la contribution de tous les territoires de l’Union, surtout si les régions « ne sont pas autorisées à vraiment apporter le meilleur d’elles-mêmes ».
Dans ce contexte, Reinhag soulève avant tout le problème de la stagnation de la productivité et de la crise du logement : « Nous avons besoin de politiques spécifiques, sectorielles et territoriales, qui redonnent de la force aux communautés locales. » Anders Ekström, conseiller régional des îles Åland, en Finlande, partage ce point de vue.
« Nous devons continuer à expliquer les besoins particuliers des îles à nos collègues européens », dit-il à propos de la lutte pour faire comprendre même les plus petits problèmes. Cela commence par les choses quotidiennes qui peuvent alourdir la vie quotidienne, comme « vérifier si nous pouvons prendre le dernier ferry de la journée ou si nous avons besoin d’une chambre d’hôtel pour la nuit », et passe ensuite à des questions plus vastes de développement économique.
«Il est très difficile pour les régions sans universités ou dotées d’un tissu de micro-entreprises de participer à des projets paneuropéens», prévient Ekström.