Défense, cohésion et ressources propres : le Parlement européen veut un budget de 2 000 milliards

Alexis Tremblay
Alexis Tremblay

Le Parlement européen souhaite porter le budget à long terme de l’UE à plus de 2 000 milliards d’euros, une exigence qui conduira les députés à se heurter au front gouvernemental frugal du Conseil, dirigé par l’Allemagne. La plénière de Strasbourg a approuvé sa position de négociation sur le cadre financier pluriannuel, valable pour la période 2028-2034, par 370 voix pour, 201 contre et 84 abstentions.

La demande centrale est une augmentation de 10 pour cent par rapport à la proposition de la Commission européenne, ce qui porterait le total à environ 2 014 milliards d’euros aux prix courants, soit l’équivalent de 1,27 pour cent du revenu national brut de l’UE.

A ce plafond s’ajoute séparément le remboursement de la dette contractée auprès du fonds de relance post-pandémique, dit NextGenerationEu, dont le Parlement demande qu’il soit comptabilisé en dehors des plafonds du cadre financier. Une demande qui a déjà rencontré l’opposition de Berlin. Une augmentation importante « ne correspond pas à la situation globale » à un moment où les capitaux sont invités à se serrer la ceinture, a déclaré la semaine dernière le chancelier allemand Friedrich Merz.

Parmi les priorités mises en avant par la Chambre : la défense, la compétitivité, la cohésion territoriale et l’agriculture. Sur le front des recettes, les députés estiment que l’approbation du budget est liée à l’introduction de nouvelles ressources propres de l’Union, censées être capables de générer au moins 60 milliards d’euros par an.

« Le Parlement européen définit le niveau d’ambition et le calendrier du nouveau budget. Nous avons adopté une position ferme, équilibrant les priorités nouvelles et traditionnelles avec une augmentation modérée de 10 pour cent. Nous invitons le Conseil européen à avancer, à suivre nos propositions et à convenir d’un budget solide et dans les délais. Nous sommes prêts à engager des négociations », a déclaré le co-rapporteur Siegfried Mureşan, du Parti populaire roumain.

Le nouveau budget

Le cadre financier pluriannuel est l’instrument avec lequel l’Union européenne planifie ses dépenses sur un horizon de sept ans. Il fixe des plafonds d’engagement et de paiement pour chaque grand poste de dépense, définissant essentiellement le montant que chaque politique communautaire peut recevoir sur la période considérée. Le cadre en vigueur, relatif à la période 2021-2027, a été mis à l’épreuve par des crises majeures. L’inflation post-pandémique, la guerre en Ukraine et les pressions migratoires ont érodé la valeur réelle des ressources disponibles, obligeant les institutions à faire un usage extraordinaire des outils de flexibilité fournis par la réglementation.

Et pour faire face à la crise déclenchée par la pandémie, les gouvernements de l’UE ont approuvé NextGenerationEu, l’instrument de 750 milliards d’euros lancé en 2020 pour faire face aux conséquences économiques du coronavirus : environ 390 milliards de subventions non remboursables et environ 360 milliards de prêts aux États membres. L’argent du prêt a été obtenu sur le marché et une partie de son remboursement tombe sur la période 2028-2034, ce qui enlève des ressources aux programmes ordinaires.

10 pour cent de plus

La Commission européenne a présenté en juillet 2025 une proposition qui paraissait ambitieuse à première vue : plus de 2 000 milliards d’euros. En réalité, aux prix constants de 2025, le total est tombé à environ 1 763 milliards, avec une augmentation réelle pour les programmes de l’UE de moins d’un dixième de point de pourcentage du revenu national brut. Pour le Parlement, il s’agit de facto d’un « gel budgétaire en termes réels ».

La position parlementaire porte le total à 2 014 milliards d’euros aux prix courants, soit 1 789 milliards aux prix de 2025. L’augmentation de 10 pour cent par rapport à la proposition de la Commission correspond à environ 197 milliards de plus. Le Parlement demande que ce chiffre soit réparti de manière équilibrée entre les trois grands blocs de dépenses opérationnelles : les politiques sociales et de cohésion, les politiques de compétitivité et de sécurité et l’action extérieure.

Le Parlement demande également que le remboursement de la dette de NextGenerationEu, qui s’élève à 0,11 pour cent du revenu national brut, soit comptabilisé séparément.

Le budget de l’UE est aujourd’hui financé par trois canaux principaux : une part des droits de douane perçus par les États membres sur les importations en provenance de pays tiers, un pourcentage de la taxe nationale sur la valeur ajoutée et une contribution proportionnelle au revenu national brut de chaque pays, qui couvre aujourd’hui environ 70 % des recettes totales. Et c’est pourquoi les gouvernements s’opposent à toute augmentation.

Mais afin de ne pas trop peser sur les caisses des États, le Parlement appelle également à l’introduction de nouvelles « ressources propres » : des revenus directement reversés au budget européen, générés par des prélèvements sur des activités à dimension intrinsèquement transfrontalière, comme les grandes plateformes numériques, les jeux d’argent en ligne, les importations à forte intensité carbone ou les plus-values ​​issues des crypto-actifs. Ensemble, selon les calculs de la Chambre, ces sources devraient générer au moins 60 milliards d’euros par an. Le Parlement les considère comme une condition non négociable : sans accord sur les nouvelles recettes, les députés s’opposeront à tout accord sur le budget.

Cohésion et agriculture

Une autre confrontation politique houleuse aura lieu autour de la politique agricole commune (PAC) et de la politique de cohésion. La Commission a proposé de les fusionner en un seul fonds et de les affecter sur la base de plans nationaux convenus avec les gouvernements, supprimant ainsi le pouvoir de décision aux institutions locales, au sein d’un nouvel instrument appelé « Plans de partenariat nationaux et régionaux ». Le Parlement rejette cette approche, la qualifiant de « renationalisation » de facto des politiques de l’UE.

« La politique agricole commune, les fonds de cohésion, Horizon Europe, Erasmus+ ne sont pas des héritages du passé, mais le fondement de la solidarité européenne et les moteurs de notre avenir. L’ambition sans ressources est vide de sens, c’est pourquoi nous avons adopté une position ferme sur le prochain budget, en équilibrant les priorités nouvelles et traditionnelles avec une augmentation modérée et en introduisant de nouvelles ressources propres », a déclaré la socialiste portugaise Carla Tavares, co-rapporteur pour la position de la Chambre.

Pour la PAC, l’Assemblée de Strasbourg demande une dotation de 433 milliards d’euros aux prix courants (385 milliards aux prix de 2025), soit une augmentation de 139 milliards par rapport à la proposition de la Commission. Pour les fonds structurels et de cohésion, le chiffre s’élève à près de 307 milliards, dont 248 pour le Fonds européen de développement régional, 47 pour le Fonds de cohésion et près de 12 pour la coopération territoriale européenne (Interreg, le programme qui finance des projets transfrontaliers entre régions de différents États). Pour le Fonds social européen, absent comme poste indépendant dans la proposition de la Commission, le Parlement demande 124 milliards, rétablissant un instrument destiné à l’emploi, à la formation et à l’inclusion sociale.

Défense et compétitivité

Pour la première fois, la défense figure explicitement parmi les priorités structurelles du budget de l’UE. Il ne s’agit pas de financer directement les armées nationales, ce que les traités européens ne permettent pas, mais de soutenir la base industrielle et technologique de défense, la mobilité militaire, les technologies civiles et militaires à double usage et la préparation aux crises. Le Parlement réclame des « crédits clairement identifiables » pour la défense, avec des critères d’éligibilité cohérents avec la valeur ajoutée européenne et l’interopérabilité entre les systèmes nationaux.

Au centre de la nouvelle architecture de dépenses se trouve le Fonds européen de compétitivité, un instrument qui, dans la proposition de la Commission, concentre les ressources pour la recherche, l’innovation, la transition verte et numérique, les infrastructures, la santé et la culture. Le Parlement demande une allocation supplémentaire : 264 milliards d’euros aux prix courants contre les 234 proposés par la Commission. Au sein de ce chiffre, des fonds sont explicitement « réservés » à Horizon Europe (le programme de recherche et d’innovation, porté à 200 milliards), au mécanisme européen de protection civile et de réponse aux crises sanitaires, à Erasmus+ (47 milliards) et à AgoraEU, le nouveau programme dédié à la culture, aux médias et à la démocratie.

Transparence et contrôle

Outre les chiffres, le Parlement a formulé une série de demandes institutionnelles concernant la manière dont le budget doit être géré et contrôlé. Strasbourg dénonce une tendance de la Commission à déplacer les choix de politique publique des réglementations de base (adoptées selon la procédure législative ordinaire, qui inclut le Parlement) vers ses propres programmes de travail annuels, éloignés du co-décideur parlementaire. Cette pratique, préviennent les députés, « affaiblit la responsabilité démocratique et marginalise le rôle du Parlement dans les décisions politiques ».

Une réduction du seuil à l’intérieur duquel la Commission et le Conseil peuvent modifier les allocations des programmes sans l’approbation du Parlement est alors demandée : des 20 pour cent proposés par la Commission à 5 pour cent.

Enfin, le Parlement réaffirme que le respect de l’État de droit reste une condition nécessaire pour accéder aux fonds de l’UE, appelant à un cadre unitaire et cohérent pour tous les instruments de conditionnalité et insistant sur le fait que les bénéficiaires finaux, les entreprises, les autorités locales et les organisations de la société civile, ne soient pas pénalisés pour les violations commises par leurs gouvernements nationaux respectifs.