Dans toutes les grandes courses cyclistes par étapes, comme le Tour de France, il y a des jours de repos (généralement quelques jours au cours des trois semaines de course), mais ils comportent très peu de « repos », car presque aucun coureur ne se repose sérieusement. Presque tout le monde continue encore à pédaler quelques heures à un rythme doux pour ce qu’on appelle une sortie d’échappement. A cela s’ajoutent des transferts souvent longs pour rejoindre le départ de l’étape suivante, des contrôles médicaux, des massages, des engagements presse et des réunions d’équipe pour faire le point sur le déroulement de la course et décider des stratégies pour les étapes suivantes. L’objectif de la journée est ce qu’on appelle récupération active: Ne restez pas immobile, mais récupérez de manière contrôlée. Un pédalage léger permet d’éliminer les déchets de fatigue et de « garder les jambes éveillées », bien plus qu’un repos complet.
Nous pouvons voir un exemple parfait de cette routine complexe aujourd’hui, lundi 20 juilletà l’occasion de 2ème jour de repos de cette édition, qui voit la caravane s’arrêter dans le cadre évocateur duHaute Savoie. Il s’agit d’une pause très stratégique pour les sportifs, utile pour recharger leurs muscles et leur esprit : laisser de côté l’entraînement sélectif 15ème étape (Champagnole → Plateau de Solaison, 183,9 km), cette halte devient incontournable pour reprendre son souffle avant d’affronter le 16ème étape (Évian-les-Bains → Thonon-les-Bains), un contre-la-montre individuel décisif de 26,1 km.
S’arrêter une journée ne fait pas perdre la forme : la revue Sports Medicine
La première idée fausse à dissiper est qu’une rupture fait perdre sa condition. La perte des adaptations construites avec la formation nécessite en réalité des temps d’arrêt très longs : selon les avis (Médecine du sport) des classiques sur le sujet, des baisses mesurables de paramètres tels que la consommation maximale d’oxygène (VO2max, l’indicateur clé de la résistance) apparaissent après des semaines d’inactivité totale, et non après un jour ou deux.
En outre, dans les premiers stades d’un arrêt, la légère baisse observée dépend avant tout de la réduction des volume plasmatiquec’est-à-dire de la partie liquide du sang, et non d’une réelle aggravation des muscles et du cœur. C’est un ajustement qui s’inverse en quelques jours dès qu’on reprend le pédalage, ainsi après seulement un jour de repos un coureur du Tour n’a rien perdu de sa forme : si ses jambes sont lourdes, les causes sont à chercher ailleurs.
Pourquoi vos jambes sont « lourdes » le lendemain
La sensation de jambes lourdes après le repos est rapportée par de nombreux cyclistes professionnels, mais les causes ne sont pas encore tout à fait claires et peuvent être multiples. Le premier est le brusque changement de rythme. Depuis des jours, le corps s’est habitué à un effort intense et quotidien : supprimer brusquement ce stimulus et le remplacer par des heures de position assise entre les massages et les transferts laisse le corps un peu « déplacé » et les jambes raides. Ce n’est pas un hasard si les longs voyages en bus ou en avion, avec les jambes immobiles et pliées pendant des heures, sont considérés comme fatiguants en soi.
La seconde concerne précisément récupération active. Par rapport au repos passif, le pédalage léger favorise la circulation, aide à éliminer les déchets métaboliques et maintient une certaine disponibilité musculaire. Ceux qui restent complètement immobiles peuvent se retrouver, le lendemain, avec davantage de jambes en bois : c’est une des raisons pour lesquelles les coureurs n’abandonnent jamais la sortie d’échappement et, parfois, la ferment avec quelques courtes accélérations pour « réveiller » leurs jambes en vue de reprendre la course le lendemain. À cela s’ajoute la légère baisse du volume du plasma, qui peut contribuer à une moindre brillance dans les premiers kilomètres. C’est aussi pourquoi le jour de repos est tout sauf trivial d’un point de vue physiologique : certains groupes de recherche étudient les coureurs précisément ces jours-là, en collectant des échantillons de sang avant, pendant et après un Grand Tour pour comprendre comment le corps accumule et gère trois semaines de fatigue. Les équipes le savent bien sensation de jambes lourdes peuvent avoir un impact sur le retour au match et ils étudient des tactiques pour attaquer leurs adversaires juste après la pause, pour essayer de mettre encore plus en difficulté ceux qui ont récupéré.
Le cas Pogacar et l’effondrement du col de la Loze en 2023
La dernière partie d’un Grand Tour, celle qui s’ouvre après le dernier jour de repos, est historiquement le moment où la course se décide et où l’effort de trois semaines fait des ravages. L’exemple le plus célèbre de ces dernières années est l’effondrement de Tadej Pogačar lors du Tour de France 2023, celui remporté ensuite par Jonas Vingegaard. Lors de la 17ème étape, les 166 km de Saint-Gervais Mont-Blanc à Courchevel se terminaient par l’ascension du Col de la Loze, point culminant de ce Tour à 2 304 mètres d’altitude. À environ 8 km du sommet, Pogacar s’est soudainement détaché du groupe des meilleurs et a communiqué à l’équipe par radio, avec une phrase devenue célèbre, qu’il était désormais « fini »: « Je suis parti ». Je suis mort. » A la ligne d’arrivée, il abandonnera près de 6 minutes pour Vingaardce qui a effectivement mis la victoire finale en sécurité.
Beaucoup ont accusé Pogacar d’avoir mal géré la journée de repos, également à cause de quelques vidéos a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux dans lesquels on pouvait voir le phénomène slovène s’amuser avec ses coéquipiers dans la piscine, tandis que Vingegaard et son équipe se montraient engagés dans ce qu’on appelle la « récupération active ». Cependant, il serait trompeur de classer un tel effondrement sous la rubrique « jambes lourdes après le repos », car le jour de repos avait lieu deux jours plus tôt et, au milieu, il y avait eu un contre-la-montre dans lequel Pogačar avait déjà perdu une minute et 38 secondes contre Vingegaard. La crise de Courchevel n’est pas née de la rigidité d’une halte d’une journée, mais de la somme de plusieurs facteurs: la fatigue accumulée dans une course très disputée, le coup (physique et psychologique) du contre-la-montre de la veille, la pression incessante de Jumbo-Visma (l’équipe de Vingegaard) pendant l’étape et même une préparation réduite, étant donné que Pogačar arrivait d’une fracture du poignet subie au printemps à Liège-Bastogne-Liège. Le cas du Col de la Loze rappelle plutôt que dans la dernière partie du Tour, lorsque la fatigue et la tension accumulées s’additionnent, même les plus forts peuvent atteindre le point de rupture.