Tchernobyl : comment la catastrophe nucléaire a transformé les chiens errants selon des chercheurs

Alexis Tremblay
Alexis Tremblay

Et si les vrais survivants de Tchernobyl n’étaient pas que les oiseaux mutants et les sangliers à trois têtes, mais… de courageuses meutes de chiens errants ? Près de quarante ans après la plus célèbre catastrophe nucléaire du XXe siècle, des chercheurs dévoilent comment cet accident a bouleversé le génome des canidés vivant sur place. Voici la chronique, pas toujours joyeuse, mais passionnante, des nouveaux chiens de Tchernobyl…

Le choc de 1986 : radiations partout, humains nulle part… chiens toujours là

Avril 1986. L’Ukraine est frappée par la plus grande catastrophe nucléaire jamais enregistrée jusqu’alors. Lorsque les réacteurs 4 et 5 de la centrale de Tchernobyl explosent, des nuages d’éléments radioactifs – césium-137, iode-131 et autres saveurs du menu « cœur exposé » – se répandent en Europe, traversant même l’Atlantique. Le bilan écologique ? Une transformation radicale de la région et la création d’une zone d’exclusion de 2600 km², désertée par l’humain mais où la nature reprend ses droits. Les animaux, quant à eux, n’ont pas attendu l’autorisation pour s’installer, radiations ou pas.

Nouvelle ère, nouvelle science : des souris à… Médor !

Jusqu’à récemment, seules les souris du secteur avaient eu l’honneur d’une attention scientifique. Mais quid des gros mammifères, comme ces chiens qui arpentent fièrement les ruines ? C’est là qu’interviennent Timothy Mousseau (Université de Caroline du Sud) et Elaine Ostrander (NIH), accompagnés de leur équipe, qui ont décidé de se pencher (en toute sécurité !) sur la génétique des chiens errants des environs de Tchernobyl. Les premiers résultats, publiés dans la revue Science Advances, ouvrent grand la porte sur des décennies d’évolution sous hautes radiations.

Le voyage génétique de 301 chiens, de l’épicentre aux lueurs de Slavoutytch

Tout commence en 2017 : un projet de prélèvements sanguins pour comprendre ce qui se cache dans l’ADN de ces valeureux cabots. Trois cliniques sont mobilisées et 301 prélèvements effectués en deux ans. Les spots ? À deux pas de la centrale (là où on ne croise plus que des ouvriers en combi et, manifestement, quelques canidés), à 15 km dans la ville fantôme de Tchernobyl, et à 45 km dans Slavoutytch, bourgade bâtie après la catastrophe pour reloger les populations touchées.

  • Près de la centrale : zone encore hautement radioactive.
  • Tchernobyl, à 15 km : quasi-désertée.
  • Slavoutytch, à 45 km : nouveau repaire pour exilés… et leurs chiens.

Pour la petite histoire, même si un ordre avait été donné après la catastrophe d’abattre tous les animaux errants ou abandonnés pour limiter la contamination, un nombre suffisant d’entre eux a su jouer à cache-cache et reconstituer de sacrées meutes. Les chiens sont têtus ! 

Les analyses génétiques menées sur ces trois groupes ont permis deux constats clés. D’abord, plus on s’approche de la centrale, plus les chiens affichent dans leur organisme des dépôts de césium-137, élément radioactif réputé peu sympathique. Le taux est même plus de 200 fois supérieur chez ceux qui traînent autour de la centrale par rapport à leurs cousins « citadins » de Tchernobyl.

Ensuite, chaque groupe présente des différences génétiques, non seulement avec les chiens errants lambda mais aussi entre eux. Ce qui n’empêche pas, foi de canidé, des rencontres et des mélanges au fil des générations : l’analyse ADN révèle que personne ne fait vraiment niche à part…

Tchernobyl : terrain de jeu (radioactif) pour la science canine

Pour Christophe Hitte, qui mène à Rennes les recherches sur la génétique du chien, ce n’est qu’un début : l’équipe américaine s’est dotée d’un outil fabuleux pour aller bien plus loin dans l’analyse des effets des radiations après 30 ans d’évolution. Les grandes questions restent ouvertes :

  • Pourquoi ces lignées de chiens résistent-elles dans un enfer atomique où nul autre ne tiendrait ?
  • Des gènes « super-réparateurs » d’ADN seraient-ils à l’œuvre chez ces chiens ?

Pour les généticiens, c’est un peu la trouvaille de l’année : une colonie de chiens relativement isolée, ayant survécu et évolué pendant trois décennies dans un environnement mutagène… un véritable coffre au trésor pour qui s’intéresse à la sélection naturelle quand elle a les radiations aux trousses !

Conclusion : Quand les chiens de Tchernobyl donnent un os à ronger à la science

L’histoire des chiens errants de Tchernobyl, c’est celle d’une résilience inattendue face à l’une des pires catastrophes créées par l’homme. Elle offre aujourd’hui aux chercheurs un laboratoire à ciel ouvert, aussi fascinant qu’inquiétant. Et, qui sait, peut-être que demain, l’étude de leur génome offrira des pistes insoupçonnées sur la capacité du vivant à faire face à l’impensable. En attendant, laissons à ces chiens un peu de répit, eux qui continuent d’écrire la plus improbable des saga scientifiques canines…