Sayf mérite ce Sanremo
«Et dans cette cupidité, et dans cette manifestation. Je t’aime beaucoup. » Avec ces quelques mots simples, l’auteur-compositeur-interprète de vingt-six ans Adam Sayf Viacava, alias Sayf, a réussi à dire bien plus que la plupart des artistes en compétition au 76e Festival de Sanremo. Le message qui traverse sa chanson est en effet aussi linéaire qu’il est, en ce moment historique, révolutionnaire. La chanson du rappeur ligure évolue sur un équilibre subtil entre critique sociale et déclaration d’amour à l’Italie. Une Italie qui, de mère tunisienne, est Il est plausible de l’avoir regardé avec méfiance ou de l’avoir fait se sentir différent à plusieurs reprises. Pourtant, dans ses paroles, on ne perçoit ni colère ni ressentiment. On perçoit plutôt de l’affection, un sentiment d’appartenance et le désir d’améliorer le pays dans lequel il a grandi, sans nier ses contradictions et ses limites.
Chanter avec le sourire
Dans un climat de polarisation politique croissante, notamment chez les jeunes qui vivent le débat public principalement en ligne, son message prend alors une valeur sociale importante. Non seulement parce que celui qui le lance est un garçon de 26 ans, appartenant à la soi-disant génération Z et aussi à la « deuxième génération italienne » (une expression que je n’aime pas, mais que j’utilise ici par commodité narrative), mais surtout pour l’attitude montrée sur scène. Sayf chante avec le sourire, s’amuse, montre qu’il aime ce qu’il fait et est étonnamment à l’aise dans un contexte plein d’attentes et de pressions. Il joue de son rôle de semi-inconnu du grand public et le transforme en signature stylistique, comme en témoigne le t-shirt porté les jours précédant l’événement, avec l’écriture autodérision : « Who the putain is Sayf ? ». De plus, ce n’est pas un choix « paracula », comme on dit.
Il ne recule pas devant les critiques sociales
Il n’évite pas la critique sociale par crainte de semer la discorde, se limitant à l’habituelle chanson d’amour rhétorique, mais en même temps il ne force pas la controverse à gagner en visibilité, comme d’autres l’ont fait dans le passé à Sanremo. Il s’agit d’un texte léger seulement en apparence, traversé de références qui révèlent une conscience culturelle, comme la citation indirecte de Berlusconi (« Et comme disait un entrepreneur : l’Italie est le pays que j’aime ») et celle de Tenco (« Dans cette phase de stage, Tenco est mort près d’ici »).
Des références qui démontrent, même aux observateurs les plus prévenus envers le rap, à quel point ce genre peut être occupé quand il le souhaite. Sayf a donc réussi à faire ce que Lucio Corsi avait fait lors de la dernière édition : surprendre avec délicatesse. Il a exprimé son talent de jeune auteur-compositeur-interprète, un talent qui mérite d’être valorisé par le jury et le public, car l’écriture des paroles interprétées n’est pas un détail secondaire. En fait, il y a un abîme entre un simple interprète qui porte sur scène la parole des autres et quelqu’un qui assume la responsabilité directe de ce qu’il dit, et pas seulement de la manière dont il le dit.
La « chanson »
Merci donc à Sayf de nous avoir délicatement livré des réflexions importantes qui peuvent être partagées ou non, mais qui entretiennent un esprit de changement sain dans un contexte de défaitisme rampant. « J’ai fait une petite chanson, j’espère qu’elle ne vous fait pas peur. Puissions-nous tous recommencer petit à petit », conclut-il avant le refrain final. C’est une invitation simple, presque désarmante dans son essentialité. A nous de la récupérer.