Qu’est-ce que Solo maxxing, la tendance Gen Z qui célèbre la vie de célibataire et revalorise la solitude

Alexis Tremblay
Alexis Tremblay

Ces dernières années, une constellation de pratiques et de récits qui tournent autour de l’idée de « optimisez-vous » (auto-optimisation) grâce à la réduction intentionnelle des distractions sociales, avec des créateurs et des influenceurs chroniqueant et glorifiant une vie sans partenaires ni amis. Dans ce contexte, le phénomène que l’on peut définir émerge « juste au maximum »: une forme d’esthétisation de l’isolement dans lequel la solitude n’est plus seulement une condition, mais un projet actif d’amélioration personnelle.

De « l’individualisation structurelle » d’Elrich Beck aux analyses de Zigmunt Bauman, cet article explore le phénomène comme une expression extrême de modernité néolibéraledans lequel l’individu devient à la fois un projet, une entreprise et une mesure de sa propre valeur.

La solitude comme forme de régulation sociale historiquement variable

La littérature sociologique et anthropologique montre que solitude ce n’est pas une catégorie stable, mais une construction socio-historique. Dans les contextes prémodernes, l’isolement était principalement associé à la marginalité ou à l’exclusion, aux pratiques de vie ascétiques ou religieuses, ou aux rituels dans lesquels la suspension de la vie sociale constituait un changement de statutcomme l’entrée dans l’âge adulte pour les jeunes.

Dans ce dernier cas, la solitude elle-même opérait comme une technique de discontinuité dans la vie d’un individuvisant à redéfinir le statut social.

Dans la modernité contemporaine, on observe un changement radical dans la perception et l’usage de la solitude. Cet appareil subit en effet un processus de sécularisation fonctionnellec’est-à-dire que la fonction rituelle ou ascétique lui est supprimée et qu’une nouvelle lui est attribuée : isolement semble perdre sa valeur transcendantale, mais est réintégré en tant que outil pour atteindre et réguler l’attention, la productivité ou la maîtrise de soi.

Dans cette perspective, on peut lire le phénomène émergent qui devient populaire sur TikTok, Youtube et Instagram, dans lequel des contenus célébrant la solitude comme choix conscient et souhaitable. Dans ces vidéos, les gens passent le samedi soir seuls, passent des journées entières sans avoir d’interactions sociales, sans s’entraîner et étudier seuls.

C’est juste à l’intérieur de ça univers de re-signification de la solitude que le terme « solo maxxing » a émergé: utilisé pour décrire le choix de consacrer du temps et de l’énergie presque exclusivement à l’amélioration personnelle, en limitant les relations, les sorties et les activités considérées comme improductives.

Individualisation structurelle et construction de soi

Comprendre le succès du maxxing seul est utile regardez certains des changements majeurs qui ont caractérisé les sociétés contemporaines.

Selon le sociologue Elrich Beck (1992), nous vivons à une époque d’individualisation croissante, appelée par Beck et Gernsheim (2002) « l’individualisation structurelle », dans laquelle des parcours de vie autrefois relativement prévisibles (études, travail, mariage, famille) sont devenus de plus en plus flexibles et moins déterminés par les attentes sociales typiques. Les individus se retrouvent ainsi dans une devoir construire indépendamment sa propre identité et son cheminen assumant un responsabilité qui, dans le passé, était partagée avec les institutions et les communautés.

De la même manière, Anthony Giddensdans Modernité et identité de soi (1991), décrit la modernité comme un contexte dans lequel si devient un vrai « projet« . Il ne suffit plus de vivre sa vie : il faut la planifier, l’améliorer, la surveiller et la rendre cohérente avec les objectifs que l’on s’est fixés.

C’est précisément dans ce contexte que « juste maxxing » prend un sens. Le choix de réduire interactions sociales du moins, il est interprété comme un moyen de récupérer du temps, de l’énergie et de la concentration pour investir en soi.

Quand être seul devient esthétique

L’un des aspects les plus intéressants de « juste au maximum » c’est que cela ne favorise pas seulement la solitude, mais se transforme en une véritable esthétique. Des vidéos de réveils à l’aube, d’entraînements en solo, de séances d’étude nocturnes, de promenades avec des écouteurs et de routines solo rigoureuses et bien planifiées prolifèrent sur les réseaux sociaux.

Il ne s’agit donc pas simplement de quelqu’un qui est seul, mais de quelqu’un qui utilise la solitude dans manière « vertueuse » et productive.

Le sociologue Goffmann propose une interprétation intéressante puisque, dans son étude intitulée La présentation de soi au quotidien (1959), soutenait que dans la vie sociale, les individus ont tendance à versions « scéniques » de soi-même devant les autres. Dans le cas du « solo maxxing », la performance scénique concerne précisément autosuffisance: c’est-à-dire la capacité d’être discipliné, concentré et indépendant des autres, qui devient un trait à exhiber et à améliorer.

Image

Paradoxalement, l’isolement ne se vit donc pas loin du regard d’autrui, mais à travers lui. Là la solitude devient un contenu à partagerune épreuve de force personnelle et une forme de reconnaissance sociale.

En ce sens, le « solo maxxing » ne consiste pas simplement à être seul, mais à transformer la solitude en un symbole de réussite et de maîtrise de soi.

Paradoxe structurel : l’isolement comme forme de socialité médiatisée

« Just maxxing » met donc en avant un paradoxe typique des sociétés hyper-individualisées: la réduction de l’interaction directe n’implique pas une réduction de la socialité, mais produit une forme différente de socialité, plus indirecte et médiatisée.

Même lorsque les interactions quotidiennes sont réduites, la solitude, à travers les contenus et les plateformes numériques, est continuellement observée, évoquée et comparée.

En ce sens, les analyses de le sociologue Zigmunt Bauman (2000) contribuent à clarifier le paradoxe : dans les sociétés contemporaines, les liens sociaux deviennent de plus en plus nombreux. « liquides »C’est à dire quoi instable et flexiblemais non moins influent. Même l’isolement, apparemment une fuite des liens, reste dans ce cadre. logique fluide des connexions et comparaisons continues.

Le résultat est que le « just maxxing » n’élimine pas la dimension sociale, mais la reconfigure. Là solitude ça ne l’est jamais complètement privé: cela devient une forme d’expérience qui acquiert de la valeur précisément parce qu’elle est reconnu, imité et discuté au sein d’un espace collectif. Dans ce paradoxe, on voit bien : dans la tentative de maximiser le « moi isolé »la dimension sociale reste inévitablement présente.