L’Europe resserre son emprise sur les entreprises qui polluent hors de ses frontières

Alexis Tremblay
Alexis Tremblay

L’Union européenne souhaite renforcer le Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACB), le système qui applique un coût carbone aux importations de certains produits à forte intensité d’émissions en provenance de pays tiers. Ces importations doivent supporter un coût lié aux émissions de CO2, afin de prendre en compte le prix du carbone déjà supporté par les entreprises européennes via le système européen d’échange de quotas d’émission.

Le Cbam sert à garantir qu’un produit importé d’un pays tiers ne puisse pas bénéficier d’un avantage par rapport aux entreprises de l’UE simplement parce que là où il a été produit, le coût des émissions est inférieur ou n’existe pas.

Avec 464 voix pour, 50 contre et 159 abstentions, le Parlement européen a soutenu la proposition de la Commission d’étendre le champ d’application du mécanisme au-delà des matières premières de base telles que l’acier, l’aluminium, le ciment ou les engrais à une large liste de produits en aval, c’est-à-dire les produits finis en acier et en aluminium tels que les fixations, les fils, les ressorts et les articles ménagers, en l’étendant plus loin que ce que propose l’exécutif.

Lacunes comblées

« Nous avons comblé des lacunes importantes, renforcé l’application des règles anti-évasion et étendu le champ d’application du mécanisme dans les domaines où il est le plus important », a affirmé le rapporteur du texte, le socialiste néerlandais Mohammed Chahim.

« L’objectif du Cbam est d’assurer des conditions de concurrence équitables : les entreprises hors d’Europe devraient décarboner leurs produits ou payer pour leur contenu en carbone, tout comme le font déjà les entreprises européennes. Mais cela ne fonctionne que si le système est à toute épreuve », a ajouté Chahim.

La position votée en plénière est la position de la Chambre, qui fera désormais l’objet de négociations en trilogue avec le Conseil de l’UE.

Des matières premières aux produits finis

Le changement le plus visible concerne le périmètre de la Cbam. Le mécanisme a été initialement conçu pour les biens les plus exposés au risque de « relocalisation » des émissions, dans le but d’éviter que le carbone ne soit « fait disparaître » en douane par une transformation du produit.

Si la Cbam couvre une matière première mais pas un produit fini qui l’incorpore, un importateur peut être incité à acheter le produit le plus transformé directement à l’étranger. Les exemples incluent les attaches, les fils, les ressorts, certaines structures, les tubes et les produits et composants en aluminium.

L’extension votée par le Parlement couvre 180 produits supplémentaires en aval à forte intensité d’acier et d’aluminium, élargissant ainsi le champ d’application par rapport à la proposition de la Commission. « Nous élargissons la couverture des produits pour renforcer les règles du jeu équitables et introduisons des règles plus strictes contre le contournement, en particulier pour contrer le mouvement des ressources en provenance de Chine », a déclaré l’autre intervenant, le libéral français Pascal Canfin.

Le trou d’évasion

La réforme vise à contrecarrer les stratégies spécifiquement conçues pour réduire ou contourner le coût du carbone. Les pratiques identifiées incluent également le « brassage des ressources ».

Concrètement, le problème peut survenir lorsqu’une entreprise qui produit le même bien dans différentes usines décide d’attribuer à l’UE uniquement la production réalisée dans l’usine la moins polluante, tandis que celle qui émet le plus est vendue sur d’autres marchés. De cette manière, sans réellement réduire les émissions globales, l’entreprise pourrait réduire artificiellement le coût du carbone associé aux biens importés dans l’UE.

Pour cette raison, dans les cas considérés comme les plus à risque, l’importateur ne peut pas se contenter de communiquer les données d’émissions déclarées par le constructeur. Il devra démontrer que ces données reflètent réellement le processus de production et qu’elles ne sont pas le résultat d’une réorganisation de la production visant à échapper au Cbam. S’il n’est pas en mesure de fournir les preuves requises, une valeur standard établie par les règles européennes sera utilisée pour calculer les émissions des biens, ce qui pourrait donc entraîner une obligation Cbam plus élevée. La Commission devra vérifier au moins une fois par an si les situations considérées à risque continuent de justifier ce traitement.

Les achats en ligne entrent également dans Cbam

L’extension du Cbam aux produits finis concerne également les ventes en ligne depuis les pays tiers. Le Parlement souhaite éviter qu’une entreprise européenne ait à payer le coût du carbone sur un produit importé alors que ce même produit, vendu directement en ligne par une entreprise non européenne, peut échapper aux mêmes obligations. Pour cette raison, les plateformes qui gèrent ces ventes, ou leurs représentants, devront assumer la responsabilité des importations et des obligations Cbam.

La réforme vise également à empêcher les entreprises de diviser artificiellement leurs importations en plusieurs petites expéditions pour rester en dessous du seuil qui déclenche les obligations Cbam. Si les autorités s’assurent que le fractionnement a été fait intentionnellement pour éviter le mécanisme, l’entreprise pourrait être considérée comme soumise à la Cbam pour toutes les importations réalisées depuis le début de l’année. Vous devrez donc payer les certificats Cbam même sur des marchandises déjà importées.

Le nœud de ferraille

Le Parlement intervient également sur la manière dont sont prises en compte les ferrailles utilisées pour produire de l’acier et de l’aluminium. L’objectif est d’éviter que la déclaration d’un matériau comme déchet post-consommation ne permette d’indiquer des émissions inférieures à la réalité.

Pour cette raison, ceux qui importent ces produits devront indiquer quelle part du produit provient de déchets provenant de déchets industriels et quelle part provient de matériaux récupérés après leur utilisation, c’est-à-dire post-consommation. Dans le cas de l’aluminium, si des déchets post-consommation sont utilisés, des contrôles et des documents seront également nécessaires pour confirmer efficacement leur origine et leur nature.

Un fonds pour ne pas laisser l’industrie seule

Le Parlement accompagne le durcissement du Cbam par un soutien financier aux entreprises européennes. Le Fonds temporaire de décarbonation devrait intervenir sur les marchés d’exportation, où le Cbam ne protège pas directement les producteurs européens car le problème ne vient pas des importations dans l’UE, mais de la concurrence avec les producteurs étrangers qui ne supportent pas un coût carbone équivalent.

La position parlementaire demande que le soutien soit avancé à la période 2027-2029, par rapport à 2028 indiqué par la Commission, et qu’il soit également étendu aux producteurs et opérateurs d’engrais qui supportent des coûts carbone plus élevés. Les produits considérés comme stratégiques comprennent l’urée, le nitrate d’ammonium et le sulfate d’ammonium. Le Parlement souhaite également que tous les opérateurs en aval qui utilisent des marchandises soumises au Cbam puissent accéder au Fonds. Les recettes restantes devraient être affectées aux engagements internationaux de l’UE en matière de financement climatique dans le cadre de l’Accord de Paris, plutôt que d’être restituées aux États membres.