La leçon des jeunes Serbes change tout (et il faudra l’écouter aussi)
La leçon vient de notre Est le plus proche : de l’Ukraine, qui résiste à l’invasion russe ; de Géorgie, où il manifeste depuis près de 700 jours contre le gouvernement pro-russe de Georgian Dream. Il vient de Hongrie, où Viktor Orbán a été expulsé. Elle vient enfin de Serbie, où la Liste étudiante a remporté dimanche 25 octobre les élections face à la coalition Serbie unie, dirigée par le parti d’Aleksandar Vučić avec environ 52% des voix et une majorité parlementaire estimée à 138 sur 250 sièges.
Il est assez impressionnant de considérer la victoire électorale du mouvement étudiant serbe à la lumière des manifestations de jeunes dans les villes européennes. Après tout, les étudiants serbes ont été les premiers à descendre dans la rue lors de cette nouvelle saison de mobilisation. Pourtant, il existe une grande distance entre eux et leurs pairs de l’Union européenne : ils partagent l’âge, l’impatience et l’envie de changer les choses, mais ils divergent dans leurs objectifs.
Le tournant
Pour comprendre cette distance, il faut regarder d’où les protestations serbes ont commencé. Tout a commencé après l’effondrement de l’abri de la gare de Novi Sad en novembre 2024, qui a coûté la vie à quinze personnes et est devenu le symbole d’un système de corruption systématique et d’ingérence étrangère. La gare avait en effet été rénovée par un consortium d’entreprises chinoises, CRIC et CCCC, dans le cadre des accords entre Belgrade et Pékin. L’effondrement avait posé la question de la transparence des contrats, souvent soustraits aux procédures d’appels d’offres européennes : gros investissements et travaux d’infrastructures en échange d’accords serrés, allègement des contrôles et dépendance accrue à l’égard de Pékin.
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La différence avec les mobilisations de la jeunesse occidentale réside à la racine. Les étudiants serbes n’ont pas protesté contre le coût de la vie, la crise climatique ou les inégalités, même si ces problèmes existent aussi en Serbie. Leur révolte est née de la revendication d’un État dans lequel les institutions ne seraient pas subordonnées à un parti, à des intérêts privés ou à des puissances étrangères.
En revanche, dans les villes de l’Union européenne, la lutte de la jeunesse, en raison de sa nature thématique et antisystème, est plus exposée à l’exploitation. Les causes sont réelles, mais lorsque la critique du système devient une critique totale des démocraties libérales, elle finit par renforcer les pouvoirs qui profitent de leur faiblesse.
En fin de compte, les pouvoirs autoritaires ont appris à ne pas se présenter comme des alternatives idéologiques explicites, mais comme les partisans d’une critique générique de l’hypocrisie occidentale. Ils exploitent ainsi les fractures internes des démocraties : désinformation, polarisation, méfiance envers les institutions et les médias. Ainsi, une partie de la jeunesse, même inconsciemment, finit par alimenter des récits qui favorisent ces mêmes pouvoirs.
Le ballon passe à Bruxelles
Il convient de préciser que le mouvement serbe, contrairement au mouvement géorgien – avec une nette empreinte pro-européenne – ne s’exprime pas sur l’Union européenne, une question qui divise le pays. Il a préféré se concentrer sur les revendications qui ont déclenché les protestations : la lutte contre la corruption, la liberté des médias et la responsabilité institutionnelle. Pourtant, c’est précisément l’attitude de Vučić, à laquelle se sont opposés les étudiants, qui a ralenti le processus d’adhésion de la Serbie. Le recul démocratique, la pression exercée sur les médias indépendants et l’échec de la normalisation des relations avec le Kosovo ont éloigné Belgrade des critères requis. À cela s’ajoute le manque d’alignement avec la politique étrangère européenne en matière de sanctions contre la Russie.
Il y a ensuite l’épineux héritage des guerres des années 1990, qui continue de peser sur les relations de la Serbie avec l’Occident. Mais les jeunes n’en ont aucun souvenir direct et ne partagent pas non plus la méfiance d’une génération qui a grandi dans ce climat. Ils regardent l’avenir avec des priorités différentes : transparence, justice, liberté de la presse, institutions démocratiques. C’est précisément ici que le mouvement étudiant, sans se déclarer pro-européen, exprime un rapprochement idéologique avec Bruxelles en revendiquant précisément ces valeurs qui appartiennent à la culture politique de l’Union européenne.
Le changement, s’il se produit, sera donc un processus progressif. Le premier défi sera interne : répondre aux demandes de responsabilisation qui ont émergé des manifestations. Le second concernera le Kosovo : sans progrès dans la mise en œuvre des accords de Bruxelles et d’Ohrid, aucun gouvernement serbe ne pourra se présenter comme un partenaire fiable. La troisième sera la question des sanctions contre la Russie, l’épreuve la plus difficile, car elle touche à l’identité même de la Serbie, historiquement proche de Moscou. Une route tortueuse mais finalement au moins possible.
La leçon enseignée par les étudiants serbes est donc de rappeler à l’Europe que la démocratie ne se défend pas par l’inertie. Il appartiendra désormais à Bruxelles de comprendre qu’il ne suffit pas de demander de choisir l’Europe, mais qu’il faut offrir une perspective. La Serbie est toujours disputée entre sphères d’influence, mais la mobilisation étudiante a ouvert un nouvel espace. Pour ne pas la perdre, l’Union devra démontrer que la voie européenne est possible. Parce que le temps n’est jamais neutre.