Si ça vous arrange, vous pouvez tricher : de toute façon, c’est toujours la faute de l’arbitre
San Siro, derby italien, minute 42. Federico La Penna tire le deuxième carton jaune, Pierre Kalulu sort, et pendant ce temps le football italien – cette magnifique machine culturelle capable de transformer un contact en procès et un procès en guerre de religion – nous rappelle que la faute, ici, incombe toujours au tiers. De l’arbitre. Du notaire en la matière. Du bouc émissaire avec sifflet et cartes.
Seulement cette fois, le « troisième » n’est même pas le seul coupable : le fait est que l’expulsion naît d’une simulation évidente, le VAR ne pouvant intervenir car le protocole ne permet pas la révision des cartons jaunes, même lorsque le deuxième jaune devient rouge. Traduction : la technologie voit, mais par réglementation elle doit faire comme si rien ne se passait. C’est un réalisme magique appliqué aux règles : « Nous le savons tous, mais nous ne pouvons pas le dire. »
Défi
Le concepteur Gianluca Rocchi a qualifié la décision de « clairement erronée » et a également pointé du doigt la simulation. Et entre-temps, les limites du discours public, comme c’est souvent le cas, sont tombées : menaces de mort contre l’arbitre, police lui conseillant de ne pas quitter la maison. C’est la partie la moins satirique et la plus effrayante : un championnat qui se qualifie de « spectacle » et produit ensuite de l’intimidation.
Depuis quelque temps, au niveau international, nous discutons de l’opportunité d’introduire le défi dans le football, comme cela se produit déjà dans d’autres sports. C’est-à-dire donner aux bancs un « appel » par match – ou avec des règles similaires -, une sorte de carton vert pour demander à l’arbitre de revoir un épisode, sur le modèle des autres sports. Sur le papier : moins d’hystérie, plus de responsabilité, plus « d’hygiène » du jeu.
Mais imaginons maintenant la même chose transplantée dans le football italien, qui n’est pas un écosystème : c’est un roman choral dans lequel tout le monde parle et personne n’écoute, et le seul personnage neutre est détesté par définition.
Le défi risque ici de devenir non pas un remède, mais un amplificateur. Car dans un pays où « ils nous ont volé notre jeu » est un réflexe conditionné, la contestation ne serait pas vécue comme un instrument de justice, mais comme un droit de recours permanent. Autre chapitre de la même liturgie : banc qui appelle, banc qui crie, commentaire qui instruit le tribunal populaire, réseaux sociaux qui délivrent la sentence avant la rediffusion. L’Italie n’a pas seulement un problème de réglementation : elle a un problème d’éducation sportive, c’est-à-dire d’alphabétisation émotionnelle face aux erreurs, tant les siennes que celles des autres.
Et en fait, le cas de San Siro est parfait car il montre deux vérités contemporaines : le VAR ne suffit pas si on le bâillonne avec des protocoles ; Le VAR ne sert à rien si l’on continue à récompenser l’art de « s’en sortir ».
Et ici le paradoxe entre en jeu, le défi pourrait aussi sauvegarder un épisode comme celui de la minute 42 : un appel, un bilan, un avertissement pour simulation, et fin du roman judiciaire. Mais dans le football italien, la question n’est pas « la décision est-elle correcte ? », mais plutôt « à qui profite le fait qu’elle soit correcte ? ». Et quand telle est la grammaire, chaque outil devient une arme.
Le contexte italien
La vérité est que le défi ne peut fonctionner que si le contexte change, et non l’inverse. C’est-à-dire : si vous l’attachez à un sanction culturelle de simulation, d’avertissement automatique lorsque la revue le certifie, et arrêtons de célébrer le « intelligent » comme un héros populaire ; si vous l’utilisez pour boucher des trous évidents dans le protocole, par exemple la révision des seconds jaunes qui deviennent des expulsions, aujourd’hui un court-circuit déclaré ; si vous l’accompagnez de transparence – audio et motivations -, car la superstition se développe dans le vide informationnel.
Autrement, le défi de la Serie A deviendrait notre objectif typique : une réforme conçue pour réduire le bruit qui finirait par l’institutionnaliser. Un peu comme si on mettait un interphone sur le chaos : on ne l’élimine pas, on facilite juste la sonnerie.
Le cas de San Siro, en fin de compte, est un cruel rappel : nous ne sommes pas confrontés à un football « en désarroi » à cause de la faute des arbitres. Nous sommes face à un football dans lequel les erreurs d’arbitrage sont le fusible favori car elles permettent à chacun de ne pas parler de ce qui brûle vraiment : la culture de la ruse, l’éducation de la défaite, l’idée que la règle est un obstacle et non un pacte. En ce sens, le défi n’est pas un médicament : c’est un test. Il mesure si un système veut vraiment guérir ou s’il veut simplement une nouvelle façon – plus technologique, plus télévisée, plus procédurale – de continuer à tomber malade avec style.
Autour du monde de la honte
Ensuite, la même chose se produit toujours : l’épisode sort des sentiers battus et fait son véritable travail, qui n’est pas de « décider d’un jeu », mais de définir une image. Le derby italien devient un mème mondial, un clip d’exportation. Ce n’est plus l’Inter-Juventus : c’est « du football où l’un tombe sans contact et l’autre est expulsé ». C’est un genre narratif. Et quand un genre narratif fonctionne, la presse internationale n’en manque pas.
Ici, nous ne parlons pas de « ruse », ni de « métier », ni de ces mots ferroviaires d’après-travail avec lesquels le football italien ennoblit le raccourci. Nous parlons ici d’une chose très simple : une simulation réalisée pour faire expulser un adversaire. C’est antisportif à l’état pur, sans circonstances atténuantes littéraires. Et quand cela se produit dans le monde entier – dans le derby italien, pas sur un terrain provincial – ce n’est pas « un instant ». C’est un message.
Le message est : « Si cela vous convient, vous pouvez tricher. Tout au plus, faites un geste d’excuse et passez à autre chose. » Et non : il ne faut pas que ça passe. Parce que ce truc n’est pas du folklore. C’est de la pollution fondamentale dont on se plaint alors quand on dit qu' »en Italie il n’y a pas de culture sportive ». La culture sportive n’est pas une conférence : c’est ce que vous tolérez quand cela vous arrange.
Et voici le cercle-botisme des managers. Quand à la télévision vous commencez à jouer au jeu de coquille – « il avait tort pourtant… », « ce n’est pas bien, mais… », « nous condamnons cependant… » – vous ne protégez pas un garçon : vous protégez l’idée qu’on peut toujours rester au milieu, toujours sauver la face, toujours garder ensemble la morale et les intérêts comme s’il s’agissait d’un apéritif réussi. C’est exactement ce « mais » qui fait fonctionner le système : un pays où la responsabilité est toujours facultative et où la honte dure aussi longtemps qu’une story sur Instagram.
Si un capitaine, ou un joueur emblématique, fait quelque chose comme ça, la bonne ligne n’est pas « assez de pilori ». La phrase correcte est : « Il a fait quelque chose de sale, point final. » Sans diminutifs, sans caresses, sans souci de ne déplaire à personne. Parce que le pilori est une connerie – les journalistes qui vivent sur les réseaux sociaux le savent très bien et n’ont pas les troupes de chameaux dont disposent les footballeurs pour se défendre -, oui, et les menaces et la haine doivent être condamnées – toujours -, mais utiliser l’horreur des menaces comme bouclier narratif pour édulcorer le geste est une vieille astuce : on déplace l’attention du blâme vers la réaction, et entre-temps le blâme s’évapore.
Nationale : oui ou non ?
Dans ces heures, il y a ceux qui « déclament » que Bastoni ne devrait pas porter le maillot de l’équipe nationale, la transformant en terrain de remplacement du championnat. Mais une chose doit être dite clairement : ceux qui portent du bleu ne représentent pas seulement un niveau technique, ils représentent une idée du sport. Si vous ne voulez pas appeler cela « punition », appelez-le « standard ». Appelons cela « conséquence ». Appelez ça comme vous voulez : mais si après une simulation comme celle-ci, vue dans le monde entier, tout reste pareil, alors le problème n’est pas le VAR, ce n’est pas le protocole, ce n’est pas l’arbitre. Le problème est que le football italien a décidé que ce truc était compatible avec lui-même.
Et en fait la scène finale est parfaite et triste : la rediffusion montre tout, le règlement ne corrige pas, le débat se transforme en guerre civile, et les dirigeants et entraîneurs tentent de combler l’écart avec le ruban adhésif des absurdités du ridicule. En attendant, le geste reste là, indélébile : non pas une erreur, mais un choix. Et un choix, dans le football comme dans la vie, qualifie ceux qui le font.
Pour être honnête, Bastoni fait partie de ces joueurs qui ont toujours bénéficié de critiques positives, il a fait ses débuts avec le vent dans les voiles, mais en équipe nationale, il n’y a pas de performances mémorables. Et cette histoire l’enlève, moins techniquement que symboliquement. Car un défenseur qui devrait représenter la solidité et le sens des limites se retrouve « nu » devant le raccourci le plus triste : gagner un duel non pas avec le corps, mais avec le drame. Et quand cela arrive, la critique ne détruit pas la réputation : la rediffusion la détruit.
La contradiction est donc que le « remède » au défi ne fonctionnerait vraiment que si, ici, nous arrêtions d’utiliser chaque nouveauté comme une nouvelle opportunité de mettre à l’épreuve l’arbitre et de sanctifier l’intelligent. Sinon le défi n’est pas un antibiotique : c’est un microphone. Et nous, avec le micro, sommes très bons.