Avec « Sorry, Baby », le talent d’Eva Victor est né
Écrire, réaliser et jouer. Entre pari et égomanie, quand on croise des artistes qui prennent une initiative similaire, cela n’aboutit souvent à rien. Ce n’est pas le cas d’Eva Victor, née en 1994, l’une des stars du moment aux Etats-Unis et présente dans de nombreuses nominations de la saison des récompenses en cours avec son « Sorry, Baby ».
C’est en fait un film vraiment remarquable. Qui plus est : un début. The Wonder Pictures présente au cinéma dès le 15 janvier le récit d’une dépression creusée par la profonde blessure des abus sexuels subis et que Victor enveloppe de tons pastel, de tenues douces et de mélancolie d’arbres dépouillés par l’automne.
La structure de Désolé, bébé
Désolé, Bébé est divisé en chapitres. Cela commence par les retrouvailles d’Agnès (Victor) et Lydie (Naomi Ackie), anciens amis d’université lorsqu’ils fréquentaient la faculté de littérature de la Nouvelle-Angleterre. Agnès est restée là-bas car elle est devenue entre-temps professeure associée là où ils avaient étudié, tandis que Lydie, qui vient lui rendre visite, a fondé une famille et attend désormais une petite fille.
A partir de ces retrouvailles, le film recule, puis revient, puis avance. Il confie à sa structure narrative fragmentée les morceaux d’une vie qui est restée en un certain sens comme cristallisée, bloquée par les conséquences psychologiques de ce traumatisme devenu un tournant. Parce qu’elle s’est déroulée dans le milieu universitaire, lieu de savoir et de résistance dont les principes fondamentaux ont disparu. Ce qu’Agnès continue de fréquenter quotidiennement, presque comme s’il s’agissait d’une forme cruelle du syndrome de Stockholm induit par la contingence.
C’est un enseignant (Louis Cancelmi) qui l’a maltraitée, et les relations entre professeurs et élèves – plus généralement l’équilibre des pouvoirs entre mentors et acolytes – semblent être un sujet brûlant dans les États-Unis fous et schizophrènes d’aujourd’hui. En 2025 After the Hunt de Luca Guadagnino l’avait déjà abordé de front, ce qui n’a de toute façon rien de commun avec Sorry, Baby autre que le thème de l’abus et de l’interception de la vibration sous-jacente, c’est-à-dire de l’effondrement des certitudes.
Dans le mordant After the Hunt, ce qui manquait, c’était la certitude en tant que telle (dans le sillage du revers paradoxal des luttes sociales post-MeToo), qui n’était plus plaçable parce qu’elle est dans la bouche de demi-vérités et d’intérêts personnels polarisés. Dans le film de Victor, c’est l’effondrement des certitudes en tant que sécurité personnelle et partage intellectuel.
Excellente écriture, mise en scène, jeu d’acteur
En bref, les institutions et les lieux où nous pensions trouver croissance et réconfort deviennent menacés. Il n’est pas surprenant que Victor projette également une ombre sur les maisons. Elle reste notamment à l’extérieur de la maison que son tuteur l’a invitée à entrer, qu’elle regarde de l’extérieur avec une caméra fixe comme s’il s’agissait d’une maison des horreurs. Et puis il fait une chose très simple qui est, par la mise en scène, un commentaire narratif glaçant : il reste avec cette image fixe pendant trente secondes interminables, faisant avancer le temps avec des points de suspension qui passent du jour à l’après-midi, puis de l’après-midi à la nuit.
Bref, un langage de cinéma d’horreur qui refroidit le sang dans les veines avant de revenir à ce ton de sarcasme amer qui imprègne le film, qui n’efface pourtant jamais le changement de perception sur des espaces de sécurité qui en fait ne le sont plus. Et s’il trouve encore une distance froide dans les procédures institutionnelles réparatrices – médicales et humaines – le film recherche l’ironie déséquilibrée du quotidien avec une écriture essentielle, aux dialogues jamais verbeux dont l’efficacité semble en réalité trouver une validation dans les petits silences qui existent entre une plaisanterie et une autre.
Il faut donc aussi le reconnaître pour un excellent choix de casting de seconds rôles et de contrepoints, avec notamment les visages courtois et rassurants de Lucas Hedges et John Carroll Lynch dans des petits rôles. Car en surplombant l’abîme Sorry, Bébé souligne l’importance de faire et de jeter un filet, de se tailler des petites gentillesses et des gestes de prévenance, des baumes quotidiens pour apaiser les blessures.
Des blessures que, si l’habileté dans le scénario et derrière l’objectif ne suffisait pas déjà, Victor (avec déjà une carrière d’acteur) resserre et réprime sur son visage acéré, clouant un rôle très dur et fragile auquel il rend une vaste gamme de sentiments jamais sous-traités au piétisme. Un talent est-il né ?
Note : 7,5
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