La fausse morille impliquée dans de mystérieux cas de maladie de Charcot, l’enquête de dix ans enfin résolue

Alexis Tremblay
Alexis Tremblay

Mystère montagnard, champignon suspect et enquête au long cours : voici l’histoire vraie, celle d’une poignée de cas inexpliqués de maladie de Charcot dans un village de Savoie, et de la traque patiente menée pour percer le secret des fausses morilles empoisonnées. Sortez vos paniers à champignons, mais lisez d’abord !

Une énigme médicale au cœur de la Savoie

Tout commence dans le petit village de Montchavin, non loin de la réputée station de ski de La Plagne. Retour en 2009 : une médecin généraliste du coin fait face à un cas de figure suffisamment rare pour faire lever les sourcils de toute la médecine rurale. Pour la troisième fois, elle diagnostique chez un habitant la sclérose latérale amyotrophique (SLA), plus connue sous le nom de maladie de Charcot, une affection neurodégénérative mortelle qui n’a rien de courant dans nos montagnes. Intriguée et alarmée, elle alerte des spécialistes de la maladie.

Le glas ne tarde pas à sonner sur la petite communauté. Un recensement minutieux fait émerger onze cas supplémentaires de SLA entre 1991 et 2013, dont la moitié sont déjà décédés. Seule particularité : ces malades n’ont aucun lien de parenté ! Âgés de 39 à 75 ans, ils forment un groupe, non relié par les gènes, mais bien par le lieu… et sans le savoir, peut-être par leur assiette.

Des soupçons tous azimuts… jusqu’à une piste inattendue

Vous imaginez la stupeur : douze cas rares, concentrés, et zéro héritage familial en commun. Impossible de ne pas suspecter une origine environnementale, surtout dans un si petit périmètre. La course aux analyses commence :

  • Recherche de toxines bactériennes.
  • Dépistage du plomb dans l’eau.
  • Inspection des maisons pour le gaz radon.
  • Contrôle de la pollution de l’air et des sols, pesticides, métaux lourds…

Résultat : nada, aucune piste tangible. L’enquête s’essouffle, jusqu’à ce qu’elle capte l’attention de Peter Spencer, toxicologue à l’université de l’Oregon (États-Unis). L’homme n’en est pas à son premier mystère, ayant déjà planché sur une épidémie de SLA sur l’île de Guam, dans le Pacifique. Là-bas, c’était la graine du cycas du Japon (ou « petit rameau ») qui avait causé l’hécatombe. Mais ici ? Spencer a une intuition : oubliez le cycas, pensez plutôt … champignons.

Gyromitre géant : la fausse morille tombe le masque

C’est alors que l’enquête déterre un coupable inattendu : le gyromitre géant, alias la fausse morille (Gyromitra gigas), un champignon courant dans nos forêts et souvent méconnu pour sa toxicité. Pourquoi lui ? Parce qu’il contient des toxines qui, par leur mode d’action, ressemblent drôlement à celles du fameux cycas.

Dans une étude publiée dans le Journal of Neurological Sciences, l’équipe scientifique révèle un détail troublant : les quatorze personnes touchées avaient toutes consommé de la fausse morille, parfois à plusieurs reprises… bien des années avant l’apparition des premiers symptômes. Petit détail croustillant : contrairement aux autres habitants du village, aucun d’eux n’était resté à l’écart des champignons lors de festins d’antan ! Habitués à cuisiner les croquants produits de la nature, certains se rappellent même avoir été copieusement indisposés après des repas mêlant vrais et faux champignons…

Pour l’anecdote (morbide, certes), la vente du gyromitre est pourtant interdite en France depuis 1991, justement en raison de sa toxicité potentielle. Mais force est de constater que la frontière entre « vraies morilles » et « fausses » est parfois ténue pour les gourmets amateurs. Et Montchavin n’est pas une exception : une région finlandaise, où le gyromitre est considéré comme un mets de choix, a aussi vu grimper les cas de SLA. À l’opposé, sur Guam, l’interdiction de consommer les graines de cycas a presque fait disparaître la maladie.

Conseil d’ami (et de santé)

Alors, si les champignons égayent vos balades, une règle d’or : bannissez les fausses morilles de vos récoltes et de vos assiettes, surtout lors de repas conviviaux (même si la tentation est grande de briller en société avec un plat « sauvage »). L’histoire de Montchavin, désormais élucidée après dix ans d’enquête, rappelle que la nature regorge de trésors, certes, mais aussi de pièges parfois mortels. Pour en profiter sans (mauvaise) surprise, restez lucides, curieux… et vigilant devant votre poêlée !
Car en matière de champignons, mieux vaut passer pour un trouble-fête que finir dans une étude scientifique.