Ils parlent de l’indépendance économique des femmes, mais ils ne me paient pas.
Fluff est un mot qui bouge bien dans la bouche, presque onomatopée. On comprend tout de suite qu’il y a beaucoup d’air et peu de concret. C’est un terme que, personnellement, j’utilise souvent dans mes discours pour désigner toutes ces situations de colportage, celles qui, même de loin, sentent l’arnaque. Comme quand je lis le mot « vert » ou le mot « bio » galvaudé. J’ai également ressenti cette sensation ces derniers jours, lorsque j’ai reçu une proposition d’une institution bancaire bien connue : on m’a demandé de présenter une réunion où, depuis la sortie d’un livre qui parle de femmes et d’argent, en présence de l’auteur et le président de la même banque, entre autres, il faudrait alors aborder l’épineuse question de l’indépendance économique des femmes. Cool! Je pensais. Une semaine pour lire le livre et se préparer, ce n’est pas grand-chose, mais c’est mon métier et c’est un sujet qui m’intéresse. J’accepte et indique ma rémunération. La réponse est la définition parfaite du duvet. « Le budget disponible ne nous permet pas de mener à bien la demande formulée ».
Vous penserez à une demande financière exorbitante, mais nous sommes sur le point d’avoir un bon dîner pour deux dans un restaurant. Le circuit court servi : banque, argent, femmes, indépendance économique, pas de budget. Je me permets d’écrire à l’auteur du livre, une journaliste que je suis, pour lui faire part de l’histoire, imaginant qu’elle l’ignore. C’est effectivement le cas, mais le fait de l’avoir contactée provoque une panique au sommet de l’institution bancaire qui gêne même le responsable du bureau de communication institutionnelle pour réparer quelque chose de pire que le trou. «Bonjour Anna», suivi d’une présentation avec nom, prénom et fonction. Je reste un nom propre, de l’autre côté il y a une figure institutionnelle. On commence mal. Suivi par le bruit des clous sur le miroir. « Nous le faisons habituellement », « nous sommes caractérisés par la sobriété », « a-t-elle été contactée par les adhérents bénévoles ».
Hormis le fait que la demande émane directement du président, qui a engagé un associé pour faire le sale boulot, le reste n’est que de la poudre aux yeux, avec une pincée de renvoi qui rend le tout encore plus embarrassant. On peut aussi laisser de côté l’aspect féministe de la question (la réunion est inscrite au calendrier de la commune où j’habite, c’est-à-dire Udine, à l’occasion de la journée internationale contre la violence à l’égard des femmes) : ne serait-ce que se concentrer sur l’aspect éthique de la reconnaître le travail des autres, mis à part le genre, toute l’histoire est fausse. La présomption selon laquelle les professionnels devraient abandonner leur travail gratuitement représente le fondement pourri sur lequel repose notre société. La présomption selon laquelle puisque nous sommes toutes des femmes, nous devons nous entraider représente cependant les fondements pourris d’un féminisme de façade qui n’est qu’un pinkwashing très nocif. « Il y a encore un long chemin à parcourir » est une phrase que, dans cette histoire, moi seul peux prononcer.