« Wild Horse Nine » est (déjà) le film nominé pour remporter la Mostra de Venise
Nous ne sommes pas encore au terme de la deuxième journée et Venezia ’83 trouve déjà un candidat à la victoire finale dans « Wild Horse Nine » de Martin McDonagh. Sam Rockwell et John Malkovich sont les protagonistes d’un film de genre de grand calibre, une comédie noire qui poursuit cependant aussi systématiquement la volonté de pointer du doigt l’ingérence américaine dans le monde, en faisant un clin d’œil au désastreux présent. Tout simplement parfait.
L’intrigue
Pour Chris (John Malkovich) et Lee (Sam Rockwell), le Chili n’est rien d’autre qu’un pays comme tant d’autres. Pour être plus précis, un pays comme beaucoup pour ceux qui ont l’habitude de détruire des pays. Ce sont deux agents de la CIA, et ils sont dans le pays à la fin de l’été 1973 pour finaliser les derniers détails du coup d’État qui renversera Allende et portera au pouvoir le sanguinaire Pinochet. Cependant, ce n’est pas une mission comme les autres, car Chris a encore peu à vivre, il est en phase terminale d’un cancer. Aujourd’hui, à l’approche de la fin, ils sont en proie à une crise de conscience dont leur supérieur à Washington, MJ (Steve Buscemi), craint qu’il ne l’amène à divulguer des informations top secrètes sur les pires horreurs commises au nom de l’Amérique dans le monde. L’île de Pâques est l’endroit où Chris a demandé à son partenaire et ami Lee de l’emmener pour qu’il puisse mourir en paix, mais la rencontre avec deux étudiants chiliens amènera ce vieil agent secret de plus en plus sur le point de repenser totalement sa vie. Pour Lee, cependant, pourchassé par un mariage désormais brisé, cela signifiera littéralement se retrouver entre le marteau et l’enclume.
« Wild Horse Nine » est sans l’ombre d’un doute une autre preuve du grand talent d’écrivain et de réalisateur de McDonagh, un auteur jamais banal, toujours capable de surprendre tout et tout le monde, nous faisant sentir au centre de quelque chose de spécial. Ici, l’atout réside sans doute dans l’alternance du ton et du rythme, dans la capacité à être cyniquement drôle, voire caustique, ainsi qu’à nous donner des larmes, de la poésie, de la mélancolie, mais aussi naturellement de l’amitié. Il est difficile de décider qui est le meilleur entre Sam Rockwell et John Malkovich, mais ce qui est sûr, c’est que les deux remettent à la mode le concept du couple étrange, celui d’Hollywood d’autrefois. Pourtant, l’Américain moyen voyage aussi avec eux, celui qui ne voit et ne comprend rien au-delà de son nez, celui qui ne sait jamais exactement ce qui se passe, qui n’accepte aucune critique et croit surtout que tout lui est accordé. Paresseux, colériques, toujours prêts à argumenter, paradoxalement avec leur façon de faire désordonnée, désillusionnée et imprévisible, ils sont deux des agents les plus réalistes et intéressants jamais vus sur grand écran.
Un film qui utilise l’ironie pour dire la vérité historique
« Wild Horse Nine » est régi par le contraste éternel entre Rockwell et Malkovich. Le premier est le type responsable, dévoué mais maintenant fatigué de jouer les rôles, il entretient une relation d’amour et de haine avec cet ami mourant, mais reste fidèle à son choix, au drapeau. Malkovich par contre est une sorte d’Ebenezer Scrooge ou presque, c’est une mitrailleuse de l’absurdité, du mensonge, de la vérité, il est dangereux parce qu’il n’a plus peur étant donné que la mort est sur le point de lui rendre visite. McDonagh donne aux deux hommes un dialogue incroyable, avec une ironie magnifique et mordante, où la métaphore politique est toujours au coin de la rue, et nous guide dans le pire du pire que l’Amérique ait commis. On parle du Congo de Lumumba et du Guatemala de Guzman, de la Baie des Cochons et évidemment de ce que sera le Chili dans quelques semaines. « Wild Horse Nine » parsème le tout de symboles métaphoriques, le cheval, les statues, le téléphone, nous racontant la fin de la vie qui coïncide avec la fin de la démocratie. Crépusculaire, douloureux, le voilà qui revient ensuite nous faire sourire, avant de rappeler à quel point le danger que les deux caricaturent est réel.
McDonagh a une direction exemplaire, chirurgicale, il sait quand laisser libre cours aux deux protagonistes, quand ensuite ramener le tout sur des morceaux plus classiques. « Wild Horse Nine » est une pure comédie noire, elle ne nie pas le drame, elle ne nie même pas sa dimension métaphorique, elle fait souvent des clins d’œil aux grands maîtres du noir et du thriller d’espionnage. Il est difficile de décider qui est le meilleur entre Rockwell et Malkovich, leurs échanges sont certainement le piment d’un film qui ne perd jamais le rythme, ne s’équilibre jamais et ne s’ennuie jamais, même un instant. Certaines séquences sont tout simplement géniales, audacieuses mais cohérentes avec l’intention de nous parler de deux âmes d’un pays, de deux gens ordinaires qui se sont retrouvés dans le tourbillon de l’Histoire. Dans des moments comme ceux-ci, où la Maison Blanche produit une fois de plus de magnifiques idées sur la manière de détruire la liberté et la paix dans d’autres pays, un film comme celui-ci est doublement important. Il en est ainsi parce que cela nous rappelle à quel point les États-Unis non seulement n’ont jamais payé pour leurs méfaits, mais sont encore loin d’en assumer la responsabilité historique et politique. Ils ne le peuvent tout simplement pas.
Note : 8,5